Élisabeth Marion
« Le rêve, l’angoisse »
Été 1816, en Suisse, les époux Shelley sont voisins de Lord Byron, un
poète célèbre. Ils ont en commun le goût de l’écriture et cet été pluvieux ne
leur permettant pas beaucoup de sorties, Lord Byron propose à chacun d’écrire
une histoire de fantômes. Mary Shelley désire écrire une « histoire à
glacer le sang »[1].
Elle conçoit son Frankenstein après
une longue conversation qui s’est poursuivie du soir jusqu’à l’aube à propos d’expériences
menées par la science sur des corps inertes, laissant ainsi ouverte la
perspective de leur redonner vie.
Entre veille et sommeil, une image s’impose : « je vis, étendue de tout son long, cette créature
humaine hideuse, née d’un fantasme, donner signe de vie »[3].
Cette image est issue d’une formation de l’inconscient, un rêve. Elle formule
autour aussitôt une histoire, elle-même conçue dans le demi-sommeil. La scène
du rêve se répète dans la fiction du récit. Le scientifique-artisan qui a conçu
cette créature s’enfuit puis « dort, mais il se réveille et ouvre les yeux
et que voit-il ? L’horrible chose debout à son chevet qui écarte les
rideaux et le regarde de ses yeux jaunes ». Elle poursuit : « J’ouvris
les miens en proie à la terreur. » Elle est maintenant éveillée mais cette
« image monstrueuse » « ne cessait de me hanter ». Elle
ressent des frissons de peur et veut penser à autre chose, mais au lieu de cela
elle envisage d’écrire une histoire « qui puisse effrayer mon lecteur
comme je l’avais été moi-même cette nuit là ! »[4]
Ainsi, dans cette préface écrite en 1831, elle explique sa démarche
créatrice, ce qui est très enseignant. Elle choisit, face à l’angoisse suscitée
par son rêve, de transformer cette formation de l’inconscient en roman, de
faire de ce qui est intime, de son angoisse, un ouvrage destiné à d’autres.
Le rêve de Frankenstein, l’impossible étreinte
Il entreprend alors de « créer un être humain »[8]. Sa créature, d’abord « chose inerte », devient « l’horrible
chose »[9] quand
elle vit. L’assemblage des morceaux de corps, chacun choisi avec soin pour sa
beauté, donne un résultat horrible. « Je vis
s’ouvrir l’œil » : voilà le signal de l’angoisse. Dès cet
instant, Frankenstein veut fuir cette « catastrophe ». Il réagit
comme s’il s’agissait d’un cauchemar : il se couche, s’endort et rêve.
Voici ce rêve[10] :
il aperçoit Élizabeth, la serre dans ses bras, mais elle meurt alors qu’il
l’embrasse. Ses traits se modifient et il se retrouve à étreindre « le
cadavre de (sa) mère ». S’éveillant horrifié, il voit le « misérable monstre »
qu’il a crée, dont la présence se substitue à celle de sa mère morte. On voit
comment se succèdent les images dans la mise en scène de ce rêve. La fiancée,
Élizabeth, d’abord « débordante de santé », se présente comme objet du
désir, sous sa forme la plus familière. Il lui baise les lèvres, et là, apparaît
l’angoisse : ses lèvres deviennent livides, mortes. Élizabeth est-elle
trop proche, trop heim, pour devenir
sa femme ? Elle fut la sœur que lui a donnée sa mère, le « beau
cadeau », « destinée à être mienne jusqu’à ma mort »[11].
Pouvait-il devenir son amant ? L’angoisse est là où manque ce que fait
fonctionner le manque, ainsi que l’explique Lacan tout au long de son séminaire
intitulé justement L’angoisse[12].
Dans le roman, la nuit de noce souvent évoquée est sans cesse repoussée. Dans ce rêve se succèdent donc la fiancée et la mort, la
mère et le monstre, ce sont autant de versions de l’impossible rencontre, d’une
étreinte impossible.
Ce rêve évoque un autre rêve, étudié par Freud dans la Traumdeutung[13], celui d’un père dont l’enfant est mort.
Ce père fatigué, après avoir veillé jour et nuit auprès de son enfant malade, charge
un vieil homme de la veillée mortuaire. Endormi, il « rêve que l’enfant est près de son lit, lui
prend le bras, et murmure d’un ton plein de reproche : "Ne vois-tu
donc pas que je brûle ?" Il s’éveille. » « Qu’est-ce qui réveille ? demande
Lacan[14],
N’est-ce pas dans le rêve une autre
réalité ? » La rencontre que met en scène le rêve est à jamais
manquée. « L’enfant mort prenant son père par le bras (est) une vision
atroce »[15] où
est présentifié le désir. Seul le rêve permet cette
rencontre unique. Là où l’étreinte est pour toujours manquée.
Mary Shelley écrit plus tard dans le roman un nouveau rêve pour Frankenstein,
autre mise en scène de l’étreinte : « une sorte de cauchemar m’assaillit (…) je
sentis les mains du démon serrer mon cou sans que je parvinsse à échapper à son
étreinte »[16]. Voici une autre version de la tuché, la rencontre du réel[17],
la trouée vers le réel[18]
où œuvre la pulsion de mort et que la fiction du roman permet d’approcher.
L’angoisse
Mary Shelley nous apprend beaucoup sur l’angoisse, qui se corrèle,
comme nous l’explique Lacan, avec le surgissement de l’objet a. Quel est cet objet ? Pour que
« l’ordre de la signifiance (puisse) se mettre en perspective »[19],
le sujet – ici Lacan parle du petit enfant – sacrifie d’un bout de corps, une part de
lui-même qui sera perdue, irrécupérable. Lacan crée le terme d’objet a pour désigner cette part de chair perdue,
cette « automutilation » nécessaire. L’angoisse[20]
est le signal de la présence de cet objet quand il intervient tout à coup dans
le monde. Dans le roman de Mary Shelley, l’objet paraît là où il ne devrait
rien y avoir, comme en trop. Ainsi, quand Frankenstein se réveille de son
cauchemar, le réel n’est plus voilé, le monstre a « soulevé le rideau de (son)
lit » et son regard est fixé sur lui. Le regard et la voix sont les objets
que Lacan a ajoutés aux objets freudiens et ce sont ceux-là que Mary Shelley
met dans son texte en valeur pour faire éprouver l’horreur. Elle décrit
spécialement le regard de la créature, mis en avant comme objet, jaune, aqueux,
« ses yeux, s’il est permis de parler d’yeux, étaient fixés sur
moi ». Il n’y a pas de voile, le regard est là, fixé. Ce n’est pas une
parole qui est entendue, mais la voix inquiétante : « il proféra des
sons inarticulés »[21].
L’horrible Chose est là.
Benoît jacquot indique qu’au cinéma est nécessaire
« un détour par la fiction pour atteindre le réel »[22].
Cette fiction, dans ce livre de Mary Shelley, ainsi que sa version au cinéma selon
Kenneth Branagh, mettent en scène le
réel comme impossible. La progéniture impossible de
Frankenstein est celle qu’il aurait crée seul dans
son laboratoire, dans le plus grand secret, sans en passer par le lien à
l’Autre, sans relation à l’Autre sexe, évitant ainsi la rencontre charnelle de sa
tendre amie et sœur, Élizabeth, et repoussant la question de l’amour. Cette
créature qu’il ne nomme pas, mais que son nom désigne, est, pour employer un terme freudien, Unheimlich[23],
ce signifiant mêlant le familier et l’inquiétant. Cette créature s’apparente à un
double, ce qui dans le film de Kenneth Branagh, est particulièrement bien
illustré lors de la séquence de sa naissance. Frankenstein, dans un corps à
corps pénible, mêlé à sa créature, tente de l’animer ; tous deux
pataugeant dans le liquide amniotique, glissent, chutent, s’étreignent et se
séparent tour à tour. La scène évoque à la fois une séparation ou une
étreinte manquée, ou encore le rapport sexuel et son ratage.
Élisabeth Marion est psychanalyste au Mans, membre de l'ACF-VLB.
[1] Mary Shelley, Frankenstein ou Le Prométhée moderne, Folioplus classiques, Gallimard, 2008, p. 7-15, p. 11.
[2] Sophie Marret-Maleval dans son ouvrage, L'inconscient aux sources du mythe moderne, Rennes,
PUR, 2010, a souligné le lien entre les formations de l’inconscient et l’émergence des grandes figures mythiques comme Frankenstein.
[3] Mary Shelley,Frankenstein ou Le Prométhée moderne, op.cit., p. 13. [4] Idem, p. 14. [5] Idem. [6] Idem, p. 55. [7] Idem, p. 63. [8] Idem, p. 74 à 78. [9] Idem, p. 13. [10] Idem, P. 79. [11] Idem, p. 49.
[12] Jacques Lacan, Le séminaire, livre X,
L’angoisse, texte établi par
Jacques-Alain Miller, Seuil, 2004.
[13] Sigmund Freud, Traumdeutung, PUF, Paris, 1999,
p.433-434.
[16] Mary Shelley, Frankenstein, op. cit., p. 242.
[17] Jacques Lacan, Livre XI, op. cit., p.
53.
[18] Jacques-Alain Miller, cours du 2
février 2011, l’Être et l’Un, p. 6.
[19] Jacques Lacan, livre XI, op. cit.,
p60-61.
[20] Jacques Lacan, livre X, L’angoisse, op. cit., p. 102.
[21] Mary Shelley, Frankenstein, op.cit., p. 79-80.
[22] Benoît Jacquot, in Lacan
regarde le cinéma, Le cinéma regarde Lacan, « Table ronde sur Lacan et
le cinéma », Collection rue Huysmans, ECF, Paris, 2011, p.33. Cinéaste
très important pour les lacaniens, il a filmé en 1973 Jacques Lacan répondant aux
questions de Jacques-Alain Miller, le texte est publié sous le titre Télévision.
[23] Sigmund Freud, « das
Unheimliche », essai, paru en 1919, L'inquiétante étrangeté et autres essais, Paris, Folio essais 1985.
Images : L'affiche du film : my-stream.org, Le livre de poche: lecturesdemarguerite.blogspot.com
Images : L'affiche du film : my-stream.org, Le livre de poche: lecturesdemarguerite.blogspot.com
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