Marga Auré
« Le corps transgenre du schizophrène, I »
le corps comme élément étrange
Dans
l’enseignement de Lacan, la relation du sujet à son corps, spécialement à la
relation au corps comme un élément étrange ou étranger doit guider notre
attention. En effet, la forme du « laisser
tomber du rapport au corps propre est tout à fait suspecte pour un
analyste, car l’idée de soi comme corps a un poids. »[1] Chaque fois que nous nous trouvons
devant ce phénomène d’étrangeté, nous avons à interroger le sujet, car
l’analyse du discours sur ce corps ressenti comme étranger nous donnera une
orientation diagnostique.
Freud
décrit dans la schizophrénie un certain émoussement produit par la perte de
relation avec le monde extérieur[2], car la libido a été retirée du monde
qui l’entoure et de ses objets et orientée vers le moi[3],
mécanisme propre aux psychoses – ce n’est évidemment pas le seul pour lui,
puisqu’il met la fonction de l’Œdipe au centre de toutes les structures
cliniques. Ce mécanisme, qui sera désigné par Freud comme une régression
temporelle de la libido, lui permettra de différencier la schizophrénie de la
paranoïa en fonction du lieu où se localise et se fixe cette libido qui a été
retirée du monde extérieur, conséquence d’un Œdipe non-résolu.
Dans la
schizophrénie, la régression et la fixation de la libido, selon Freud,
atteignent un état auto-érotique très archaïque du développement, moment très
précoce que l’on pourrait situer comme antérieur au stade du miroir. À cette
étape la perception du corps propre comme unité imaginaire séparée de l’Autre
n’est pas encore acquise, le corps apparaît encore comme morcelé. Il s’agit
d’une fixation à un stade où le monde extérieur n’est pas encore suffisamment
différencié, où il n’y a pas d’Autre. Seul apparaît le corps-organisme fragmenté du sujet infantile, avec ses sensations
et perceptions désorganisées et sans unité.
Dans la
paranoïa, au contraire, signale Freud, la fixation de la libido est postérieure
et se produit à un état du narcissisme dans lequel l’extérieur apparaît déjà
plus consolidé, la figure de l’autre commençant à se distinguer et le corps
ayant acquis une relative unité imaginaire. Le travail le plus important de
Freud sur la schizophrénie et particulièrement sur sa relation au corps est
réalisé en 1915, dans sa Métapsychologie[4].
Freud observe tout d’abord chez les schizophrènes de nombreuses altérations du
langage, sous la forme d’une expression « maniérée », avec une
construction de phrases souvent tellement désorganisée qu’il est impossible de les
comprendre en raison de leur langage hermétique. Le premier point auquel il
s’attache donc est le langage.
Mais ce que va développer Freud dans le langage du
schizophrène est fondamentalement sa relation au corps, faisant
remarquer, dans le discours des schizophrènes, la mise au premier plan de leur
relation aux organes du corps ou aux innervations corporelles. Il le nommera
« langage d’organe ».[5]
À ce
propos, Freud s’appuiera sur l’observation de
l’un de ses collaborateurs de Vienne, le docteur Tausk. Il s’agit du cas d’une jeune fille, hospitalisée à la suite d’une violente
dispute avec son fiancé. Cette dernière disait que ses propres yeux
n’étaient pas à leur place, qu’ils étaient retournés à l’envers. Elle
reprochait à son fiancé, dans un langage incompréhensible, d’être un « tourneur d’yeux », l’accusant de
l’avoir influencée dans sa manière d’être, puisque depuis qu’elle le
connaissait, elle voyait le monde d’une autre façon, avec d’autres yeux.
Dans la
chaîne de pensée du schizophrène domine un élément dont le contenu est une
innervation corporelle ou plutôt la sensation provoquée par celle-ci. Dans ce
cas, l’œil. Freud extraira de cet exemple, plus tard repris par Lacan, que,
« la relation à l’organe (à l’œil) s’est arrogé la fonction de représenter
le contenu tout entier. Le discours schizophrénique présente ici un trait
hypocondriaque, il est devenu langage d’organe »[6].
Freud le désignera comme la caractéristique fondamentale du sujet schizophrène.
Ici le regard du fiancé se transforme en œil
et l’œil se transforme en un organe qui ne regarde et ne voit plus seulement,
mais qui transforme. C’est un œil qui juge et qui est jugé, un œil qui censure
et qui change la personnalité. Finalement, ce ne sont plus ses yeux, on les lui
a volés et elle regarde le monde avec d’autres yeux.
Le deuxième exemple pris par Freud est un de ses patients. C’est le cas de l’homme aux comédons. Il
affirmait qu’il avait de profonds trous dans la figure et que tout le
monde le regardait. Son analyse démontra que ce sujet schizophrène prenait ces
petites cavités de la peau, résultant de l’éjection de la substance sébacée de
son intérieur, comme symbole de l’organe génital féminin. Cette approximation
entre un pore et un vagin ne pourrait être observée chez un névrosé, remarque
Freud. De cette façon, il parvint à établir chez les schizophrènes une
« prédominance de la relation de mot sur la relation de chose »[7].
« Un trou est un trou »[8]
sans capacité de substitution, ni de métaphore : comme le vagin est un
trou, chaque trou est potentiellement et substantiellement un vagin pour ce
schizophrène.
Lacan
proposera une analyse structurelle, discursive et topologique des phénomènes
positifs et productifs dans la psychose – hallucinations et délires. Il
formalisera, dans les années 50, le concept de forclusion du Nom-du-Père comme
mécanisme déterminant dans la psychose et, dans son dernier enseignement, le dénouage des registres Réel, Symbolique
et Imaginaire de l’appareil psychique dans la psychose promouvant le sinthome comme quatrième élément de
nouage ou suppléance par des Noms-du-Père diversifiés.
En relation avec la schizophrénie,
Lacan reprendra, dans le Séminaire L’Angoisse,
un cas très similaire à celui de Tausk présenté par Freud dans la Métapsychologie faisant référence à
l’organe, à la nuance près que ce qui est en jeu ici n’est plus l’œil mais la
vue. Lacan signale le caractère de condensateur de jouissance du langage
d’organe auquel Freud avait attribué la fonction de représenter et cristalliser
tous les contenus. Il présentera le cas d’une
patiente italienne hospitalisée à Sainte Anne, Isabelle, schizophrène, parlant
d’un de ses dessins. La patiente avait dessiné un arbre. Dans le tronc où
s’incrustaient trois grands yeux ouverts, sortait une branche à laquelle était suspendue
l’écriture de la « formule de son secret, Io sono sempre vista[9] ».[10]
Lacan mettra l’accent, dans ce cas, sur le terme vista pour transmettre clairement toute l’importance de ce
signifiant qui en italien vista,
comme en espagnol vista et en français
« vue », est toujours un terme complexe et ambigu. Vista peut se comprendre comme un participe passé : j’ai
été vue, j’ai été regardée. C’est un signifiant qui peut aussi se
comprendre comme « la vue avec
ses deux sens, subjectif et objectif, la fonction de la vue et le fait d’être
une vue, comme on dit la vue du paysage, celle qui est prise comme objet sur
une carte postale » [11].
La
prédominance du mot est paradigmatique dans ce cas de schizophrénie : elle
est elle-même la carte postale qu’elle se sent être, en étant vue. Nous pouvons
ainsi mieux comprendre ce que Lacan réussira à formaliser pour le
schizophrène : « pour lui le symbolique est réel »[12].
La
façon de faire du schizophrène avec le signifiant, avec le symbolique, n’est en
aucune façon métaphorique, ni de l’ordre du semblant, mais du registre du réel.
C’est ce que Jacques-Alain Miller signalera en disant que « s’il n’y a pas
de discours qui ne soit du semblant, il y a un délire qui est du réel, et c’est
celui du schizophrène (…) [puisque] dans la perspective schizophrène, le mot
n’est pas le meurtre de la chose, il est
la chose »[13]. Nous pouvons le
saisir clairement dans l’exemple de la patiente italienne avec le mot, le
signifiant vista. Ce mot condense non
seulement toutes les significations, mais il devient l’organe réel qui condense
la jouissance et l’angoisse. C’est un lieu qui apparaît comme irreprésentable
et traumatique, puisqu’il se perd en de multiples significations, se révélant comme réel. Que la patiente se sente être une vue,
comme on dit pour une carte postale, lorsqu’elle sent son œil, nous fait mieux
comprendre la phrase de Lacan dans « L’Etourdit » : « Le dit schizophrène se spécifie d’être pris
[dans le langage] sans le secours d’aucun discours établi »[14].
La vista comme fonction de voir, dans
le discours établi, se dissocie, et est radicalement différente de la vue d’une
carte postale. Le schizophrène, lui, ne le voit pas comme ça. La schizophrénie signifie que le langage n’a pas réussi à
attraper complètement le corps. Le schizophrène peut évidemment parler
et même manier parfois de façon très riche le langage, mais simplement, il n’arrive pas à le faire mordre sur le corps ; à
partir de là on peut considérer que le corps est sans organes[15], remaniement lacanien du « langage d’organe »
freudien.
La suite de ce texte, illustrant la relation du schizophrène au
corps par un cas clinique sera mis en ligne la semaine prochaine sous le
titre :
‘La solution élégante d’un sujet schizophrène’.
Marga Auré est psychiatre,
psychanalyste, membre de l’École de la Cause Freudienne et de la Escuela
Lacaniana de Psicoanálisis.
[1]Lacan J., Le Séminaire, livre xxiii,
Le sinthome, Paris, Seuil, 2005, p. 150.
[3]C’est aussi une raison pour laquelle
Freud considérait que la psychanalyse avait de plus mauvais résultats avec les
sujets psychotiques : leur libido étant retirée de l’extérieur, le
transfert à l’analyste en aurait été affecté. Lacan évidemment récuse cette
formule et commence précisément son enseignement avec le traitement possible de
la psychose par la psychanalyse.
[4]Freud S., Métapsychologie, [1915], Paris, Gallimard, 1968.
[9]Je suis toujours vue
[10]Lacan J., Le Séminaire, livre x,
L’Angoisse, op.cit., p. 90.
[11]Ibid.
[12]Miller J-A., « Clinique
ironique », La Cause Freudienne,
23, février 1993, p. 6.
[14]Lacan J., « L’Étourdit », Autres Écrits, Paris, Seuil, 2001,
p. 474.
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