Rencontre Psychanalyse Cinéma en 3 séances


Rencontre organisée par Elisabeth Marion et Yohan Trichet, membres de l'ACF-VLB.
Association de la Cause Freudienne Val de Loire-Bretagne
Lien : http://www.associationcausefreudienne-vlb.com
Lien avec l'Ecole de la Cause freudienne : www.causefreudienne.com
Présentation : Les grandes figures mythiques de la littérature fantastique, comme le monstre de Frankenstein virent le jour au XIXe siècle alors que triomphe le discours de la science. Voici le point d’ancrage du travail de Sophie Marrret-Maleval autour de quoi nous organisons cette rencontre en 3 temps.
Temps 1 : Vendredi 21 septembre à 20h, un film, Mary Shelley's Frankenstein de Kenneth Branagh, suivi d'une conversation.
Temps 2 : samedi 22 septembre à 9h30, un film, La piel que habito d'Almodovar, suivi d'une conversation.
Temps 3 : Tables rondes. 14h-18h au carré Plantagenêt.
La première, "La science, la fiction et le corps"
La seconde, " Le désir du scientifique et le sujet de l'inconscient".
Pour les conversations consécutives aux films et celles des tables rondes, nous réunirons autour de Sophie Marret-Maleval des psychanalystes qui sont aussi médecins, gynécologues, dermatologues, ainsi que des enseignants en histoire, philosophie et lettres .

Les rencontres que nous avons préparées ont eu lieu. Vous avez été très nombreux à vous y intéresser. Ce blog a été visité plus de 3000 fois.
Nous remercions les intervenants et les participants pour la qualité de leurs interventions, les échanges ont été vivants et riches d'enseignement.
Ce blog n'est plus référencé sur Internet. Il reste cependant consultable.
Les activités de l'ACF-VLB continuent. Pour tout renseignement vous pouvez suivre ce lien, http://www.associationcausefreudienne-vlb.com
Pour Le Mans, vous pouvez contacter Elisabeth Marion, elisabeth.marion@gmail.com

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Affichage des articles dont le libellé est La psychanalyse et la science. Afficher tous les articles
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dimanche 2 septembre 2012

Remi Lestien "Le médecin face au défi de la science"


Remi Lestien

« Le médecin face au défi de la science »

Ce texte est un extrait choisi
d’une intervention introductive
de la journée « Psychanalyse et médecine »
organisée au Mans
le 31 mars 2012.


Les nouvelles conditions de l'efficacité médicale entraînent paradoxalement un certain désenchantement des médecins.

Et de fait, beaucoup plus généralement, la Science échappe désormais à tout discours qui prétendrait la maîtriser.

- Elle échappe à la volonté du maître politique malgré l’appoint de la technocratie - la croissance folle des dépenses en est l’illustration.
- Elle échappe au discours universitaire - c’est beaucoup plus récent – Chacun le sait dorénavant, l’enseignement est sous la coupe de l’industrie pharmaceutique.

La médecine est en fait livrée au discours capitaliste et à l’industrie qui inonde le marché avec des produits à l’ingéniosité qui semble infinie.

L’individu humain a été radicalement objectivé par la survenue de la science dont le projet est de le restreindre à un pur organisme.
Mais pour les médecins, cette objectivation est plus récente - leur malaise en témoigne - ils n’en ont pas encore mesuré complètement les conséquences.

Prenons un exemple simple et bien connu celui de la randomisation en double-aveugle des essais médicaux. On voit là que l’objectivation ne touche plus seulement le patient – tirage au sort des patients, choix aléatoires des personnes traitées et de celles qui ne reçoivent qu’un placebo. Mais par-dessus tout le médecin lui-même doit ignorer qui est traité et qui ne l’est pas. Seule la médecine scientifique doit être opérante, le médecin n’en est plus qu’un serviteur plus ou moins zélé.
  
La médecine scientifique impose le fondement de la preuve et une preuve qui doit être objectivable : chiffrage statistique, chiffrage biologique…. En tous cas, la simple subjectivité médicale est systématiquement suspectée. Plus question pour le médecin de se faire lui-même une idée personnelle de ce qu’il fait. Constatons le, la stricte scientifisation de l’acte médical entraîne inéluctablement une perte de la fonction médicale. Le savoir fonctionne pour lui-même, idéalement sans intervention du médecin.

Ce qui est touché c’est très fondamentalement le rapport du médecin au langage. Privé de la fonction de supposé savoir, sa parole devient suspecte  - dit autrement, sa parole risque de ne plus faire autorité.
Il lui faut en passer par des questionnaires, fiches d’information, feuilles de consentement – Tous ces textes standardisés sont destinés à éviter tout malentendus entre patient et médecin.
  
Si on ne peut se plaindre de l’efficacité toujours améliorée des soins et des prouesses thérapeutiques, il faut parallèlement affirmer que la politique du chiffre qui vise l’exactitude rate systématiquement la vérité, y compris la vérité du bien être. Il restera toujours un résidu qui ne pourra être résorbé par le chiffrage et les thérapeutiques.

Le Corps du malade sera toujours là – on a beau ne vouloir traiter que l’organisme, il revient toujours. Vous le verrez ressurgir partout - ce qui a été rejeté de la dimension du langage revient dans le réel.

Ce que nous appelons le symptôme s’installe dans le clivage entre savoir scientifique et vérité.
  
Les médecins ne sont pas tous dupes de cette faillite de la science à répondre en terme de vérité. Chaque médecin trouve des parades et se débrouille pour répondre de cette perte collective d’autorité

On peut redonner du sens à ce qui n’en a plus, redonner un supplément d’âme à ce qui est desséché par des arbres décisionnels universels.
On peut jouer avec les règles, faire des exceptions - tout ce qui redonne de la singularité à nos soins médicaux est sûrement une première et essentielle réponse au désordre introduit par l’anonymat.

Mais plus fondamentalement la question posée et de donner réponse au défi qu’impose à notre civilisation la fracture irréversible entre savoir et vérité,

Comment réintroduire la dimension du langage et du désir ? Comment répondre à cette part de souffrance que la Science ne peut résorber ? - non avec les méthodes scientifiques, mais avec les idéaux de rigueur de la science.

Il ne s’agit pas de s’émouvoir du désordre que nous provoquons mais de trouver une parade à ce déferlement de savoir aveugle. Comment faire vivre une SCIENCE QUI TIENNE  COMPTE DU SUJET ? Gageons qu’il se trouvera toujours des médecins pour s’affronter à cet impossible et supporter les nouvelles conditions de leur responsabilité à répondre de ce réel.


Remi Lestien est psychanalyste à Nantes, médecin  gynécologue, membre de l'ECF et délégué régional de l'ACF-VLB. 
Il interviendra samedi matin lors de la conversation consécutive au film La piel que habito et participera l'après-midi à la table ronde intitulée Le désir du scientifique et le sujet de l'inconscient. 

dimanche 26 août 2012

Remi Lestien "La médecine et la position subjective du malade"


Remi Lestien

« La médecine et la position subjective du malade »


Ce texte est un extrait choisi
d’une intervention introductive faite au Mans
lors de la journée « Psychanalyse et médecine »
le 31 mars 2012.

Qu’est ce qu'un médecin ?
 La question paraît foutraque tellement cela paraît aller de soi avec les progrès foudroyants de la médecine depuis la révolution technique des années 60. Mais paradoxalement c'est sans doute pour cette raison même que, au contraire, la question se pose cruellement. 

Retour sur l'histoire de la médecine


L’histoire de l'humanité est jalonnée par de nombreuses étapes de la pratique des soins médicaux, mais, de tout temps, chaque société a donné à certains, la mission de calmer l'inquiétude des hommes en soignant leurs maladies et en les soulageant de leurs angoisses de la mort.

Deux ou trois points de repère dans cette longue histoire :

1*La médecine hippocratique avait posé les premiers fondements de la rationalité - C'est la première grande révolution avec UNE PENSÉE CAUSALISTE LINEAIRE (la clinique). Mais en son fond la médecine était restée religieuse. Les théories de Claude Galien vont dominer la médecine européenne jusqu'au XVI siècle - Le fonctionnement organique repose sur une théorie globale - grande construction imaginaire : les quatre éléments, les quatre humeurs et les quatre états avec le dégagement de grands tempéraments…..

2*La deuxième révolution se produit au détour de la fin du XVI siècle. C'est le développement de la Science. Moment crucial pour la médecine. Cette naissance de la clinique scientifique est due à une transgression qui a permis le clivage entre Savoir et vérité. Une transgression d'avoir vaincu le tabou fondamental du respect du cadavre. (Le premier à a avoir osé ouvrir un cadavre en faisant fi de toute religiosité est Vésale né à Bruxelles en 1514). Je simplifie. Ce moment, parce que ça ne s'est pas fait en quelques mois - ce moment Michel Foucault l'avait situé dans le courant du XVIIsiècle dans son beau livre Naissance de la Clinique paru en 1963.

Ce qui apparaît c'est une médecine du regard, la lecture des signes dans le cadavre. : « Ouvrez quelques cadavres et vous verrez aussitôt disparaître l'obscurité que la seule observation n'avait pu dissiper », citation de François Xavier Bichat (1771-1802).

Ce qui est fondamental c'est que tous les vieux savoirs sont mis au rancart. Disons que tous les savoirs ont été remis en question et que les nouveaux sont séparés de toute vérité eschatologique. Pour le dire autrement tout savoir est dans sa nature un savoir sur le cadavre.
La déconnection entre savoir et vérité est radicale. Il n'y a de savoir médical que séparé de toute subjectivité et évidemment aussi de toute croyance.

Le patient est devenu objet de la médecine - mais objet finalement ce   n'est pas si mal car objet de soin il reste, avec une clinique qui mêle aller et     retour entre savoir universel et traitement singulier - en clair le fameux  colloque singulier. Le diagnostic est universel - le traitement est singulier.
C'était la clinique de papa. Foucault disait qu'au salut s'était substitué la santé.

Au total la fonction médicale a deux facettes :
- la facette du soin dont les moyens sont ceux de l’époque et on n’a pas de raison de douter qu’à chaque époque les moyens aient été ingénieux et précautionneux.
- Et la facette de réponse à une demande plus vague celle de sens. À  travers sa condition de malade le sujet attend des réponses sur le sens de la vie, du sexe et du temps.
Le médecin tire son AURA de son efficacité mais il tient son AUTORITÉ d'une capacité beaucoup plus subtile - celle de tenir sa place face à l'insupportable de la condition humaine. 

La fonction primitive et fondamentale de la médecine est de donner à travers les soins une signification à la demande du patient.

3*Mais une troisième révolution va avoir des conséquences beaucoup plus considérables. C’est la révolution thérapeutique des années 60.
Enfin, pour les jeunes médecins, elle est plutôt apparue dans le décours des années 80.
Inutile de vous détailler les progrès fulgurants accomplis en quelques dizaines d'années - nous y sommes et vous les utilisez tous les jours.
La médecine n’est plus seulement diagnostique mais essentiellement thérapeutique. On pourrait même dire essentiellement thérapeutique avec une extension des réponses à tous les domaines de la vie humaine - des plus graves aux plus cosmétiques. 

Apparaît ainsi un effacement des frontières - On aura de plus en plus de mal à définir ce qui est proprement médical.
Chacun connaît l'effacement de la clinique traditionnelle avec un brouillage du temps diagnostique et du temps thérapeutique par exemple : on appelle syndrome dépressif ce qui répond favorablement au traitement antidépresseur. C'est presque devenu un adage.
Mais effacement aussi 
- Entre le normal et le pathologique 
- Entre le domaine de l'organique et celui du psychisme : (la psychiatrie va bientôt être résorbée dans la médecine générale). 

- Effacement des frontières entre les thérapeutiques éprouvées et les thérapeutiques expérimentales. 
- Les interventions multipliées aux frontières de l'existence remettent même en question les limites de la personne humaine.

Sans nier les bénéfices d'une telle évolution il faut constater que cette prise en masse de toute la clinique médicale par l’exigence d'être scientifique, laisse de côté quelque chose d’essentiel qui est la position subjective du malade. Disons que plus la position subjective du patient sera rejetée plus puissantes seront les revendications de l’individu à être considéré pour lui-même - y compris avec les droits du consommateur.

La rupture entre savoir et subjectivité a pour résultat de mortifier tout savoir.
Mais le corps humain est bien vivant et il est condamné aussi à s’exprimer par le langage.

*Qu’est ce qu’un médecin ? C’est celui qui acceptera de toujours rester là, y compris quand l’attente deviendra anxieuse ou quand le réel nu se dévoile - en tout cas sa présence est requise là où plus aucune règle ne vient border l’angoisse.

Lacan disait que "la clinique c'est le réel comme impossible à supporter". Cet impossible à supporter que la science impose finalement autant qu'elle en protège.
Loin de se limiter à un savoir objectif sur le corps et les maladies, la médecine donne, malgré elle, une réponse aux questions du sujet - questions souvent ignorées du sujet lui-même et sous-tendues par sa demande de soins.

Remi Lestien est psychanalyste à Nantes, médecin  gynécologue, membre de l'ECF et délégué régional de l'ACF-VLB, il interviendra samedi matin lors de la conversation consécutive au film La piel que habito et participera l'après-midi à la table ronde intitulée Le désir du scientifique et le sujet de l'inconscient. 


Image : Photographie d'Estelle Lagarde, La traversée imprévue, que l'on retrouve sur l'affiche de la JOURNÉE D’ETUDE PSYCHANALYSE ET MEDECINE, Le sujet en cause face à la maladie grave, qui s'est déroulée au Mans à l'initiative de Sylvie Legendre le 31 mars 2012.


dimanche 8 juillet 2012

Gérard Seyeux Psychanalyse et Médecine, "Retour sur la biologie freudienne"



Gérard Seyeux

PSYCHANALYSE ET MÉDECINE
« Retour sur la biologie freudienne »*

L’actualité, scientifique en l’occurrence, donne parfois l’occasion soit d’éclairer, soit d’aiguiser la curiosité : le numéro d’octobre de la revue La Recherche affiche en gros titres « le hasard au cœur de la vie », avec en sous titre : les gènes jouent-ils aux dés ? La fin du déterminisme biologique.
Jamais la science et la biologie n’ont accumulé autant de connaissances sur la cellule. Malgré cela le fonctionnement des organismes  vivants  est encore inexplicable. Insuffisance de connaissances disent certains. Pour d’autres, il faut rompre avec le dogme déterministe qui domine la biologie depuis le XVIIe siècle.
Quasiment cent ans plus tôt, en 1913, la revue  scientifique Scientia faisait paraître, entre divers articles allant d’une étude sur l’évolution du raisonnement à un article sur le sanscrit, un article signé Sigmund Freud, exposé de didactique psychanalytique : L’intérêt de la psychanalyse. Cet intérêt pour la psychanalyse est décliné sous plusieurs rubriques : la psychologie, les sciences non psychologiques, (la science du Langage, la philosophie, la biologie, l’histoire du point de vue de l’évolution, l’histoire de la civilisation etc.)
Rappelons nous que Freud est médecin et qu’au cours de ses études médicales, il a l’occasion de suivre un cours fait par le zoologue Claus sur la biologie et le darwinisme et un autre sur la physiologie de la voix et du langage fait par Brücke; parallèlement, il suit le cours de Brentano sur Aristote.
Brücke devient pour Freud un personnage extrêmement important : «C’est dans le laboratoire de physiologie d’Ernest Brücke que je trouvais enfin le repos et une pleine satisfaction, ainsi que des personnes qu’il m’était possible de respecter et de prendre pour modèle :  le grand Brücke lui même et ses assistants... »(1) 
Ce fut un bon étudiant, fidèle à la science, qui se livra à d’utiles recherches.
L’institut de Brücke travaillait suivant des théories scientifiques de grande envergure que soutenait l‘Ecole de Helmholtz. Un mouvement scientifique était né entre 1840 et 45, qui réunissait Emil du Bois Reymond, Hermann Helmholtz, Brûck, Carl Ludwig , dont l’idée était que : « seules les forces physiques et chimiques, à l’exclusion de toute autre agissent dans l’organisme. »(2). Le petit groupe constitué devint en 1845 la berliner physikalische Gesellschaft dont les membres étaient essentiellement de jeunes physiciens et physiologistes
Freud dira d’Helmholtz qu’il fut «une de ses idoles».
Ce sont les théories physico-physiologiques qui séduisent Freud alors : les organismes constituent tous des phénomènes du monde physique: ce sont des systèmes d’atomes mus par des forces qui sont plurielles (mécaniques, électriques, magnétiques, lumière, chaleur) mais qui peuvent être réduites à deux : attraction répulsion.
Freud  entamera des études sur la cellule nerveuse (3) dans ce laboratoire de l’institut de Brücke.
Freud va donc examiner quel est l’intérêt de la biologie pour la psychanalyse.
Il situe la psychanalyse comme « un procédé médical qui tend à la guérison de certaines formes de nervosité (névroses) au moyen d’une technique psychologique .Dans les psychoses comme dans les névroses, elle permet, pour la première fois dans l’histoire de la médecine d’obtenir un aperçu sur l’origine et le mécanisme de ces maladies »(4).
 Ceci posé, Freud considère qu’il s’agit d’une jeune science, et bien qu’ayant déclaré qu’il laissait de côté l’intérêt médical de la psychanalyse, il va consacrer un chapitre à son intérêt de psychanalyste pour la biologie.
Freud, médecin de son époque, s’efforce d’arrimer la psychanalyse à la science et la biologie : « une fois le travail psychanalytique accompli, nous devons trouver la jonction avec la biologie et nous pouvons nous estimer satisfait si elle semble déjà assurer sur l’un ou l’autre des points essentiels » (5). Il considère « que la biologie est un domaine aux possibilités illimitées. Nous devons nous attendre à recevoir d’elle les lumières les plus surprenantes et nous ne pouvons pas deviner quelles réponses elle donnerait dans quelques décennies aux questions que nous lui posons »(6). Il souligne la nécessité de faire entrer la psychanalyse dans le cadre des sciences naturelles « c’est-à-dire représenter les processus psychiques comme des états quantitativement déterminés de particules matérielles distinguables, ceci afin de les rendre évidents et incontestables »(7). C’est le caractère scientifique de la psychanalyse qui lui donnera son assise son sérieux et son poids.

Freud « biochimiste »
Au début du vingt-et-unième siècle, il est saisissant de constater l’attachement de Freud à asseoir sa découverte sur  des connaissances scientifiques et biologiques. Il affirme clairement sa détermination.
« Je crois toujours davantage à la théorie chimique des neurones, je suis loin de penser que le psychisme flotte dans les airs et n’a pas de fondements organiques. Néanmoins, tout en étant convaincu de ces fondements, mais n’en sachant davantage ni en théorie, ni en thérapeutique,je me vois contraint de me comporter comme si je n’avais affaire qu’à des facteurs psychologiques » (8).
Faute de connaissances scientifiques solides qui, pense-t-il ne manqueront pas d’apparaître, Freud semble se résoudre à  « délaisser le chimisme » et à ne considérer que les facteurs psychologiques. C’est vraiment une résignation  puisque : « c’est la biologie qui tient la clef de la prédisposition à la maladie et du choix de la névrose ».
:Cette biologie qui permettra, il n’en doute pas de découvrir quelle est la nature de ce qu’il nomme : « la toxine de la libido » : dans sa correspondance avec Abbraham (9)  il soutient que : «   tous nos breuvages enivrants et nos alcooloides excitants ne sont que le substitut de la toxine unique encore à rechercher, de la libido, que l’ivresse de l’amour produit. »
Et on pourrait multiplier les exemples qui montrent l’attachement de Freud aux fondements biologiques, biochimiques des processus de pensée et de leurs perturbations.

La biologie et la théorie des pulsions
Freud opère également un détour par la biologie pour évoquer l’instinct de mort ou pulsion de mort : Il se réfère aux travaux du biologiste allemand Weismann qui a travaillé sur l’hérédité et l’évolution (10). Weismann distingue au sein de la substance vivante  une partie mortelle, le soma, le corps, et une partie immortelle, le germen, les cellules germinales, qui transmettent la vie, cellules immortelles car elles sont capables de former un nouvel être vivant La théorie de ce biologiste est une théorie morphologique et Freud perçoit là une analogie avec ce qu’il décrit sur le plan dynamique : le soma est l’analogue de l’instinct du moi, conduisant de la vie à la mort, pulsion de mort donc, le germen, analogue de l’instinct sexuel qui cherche sans cesse à renouveler la vie, c’est la pulsion de vie.

L’instinct de mort est pour Freud une conviction : « la vie psychique, la vie nerveuse en général est dominée par la tendance à l’abaissement, à l’invariation, à la suppression des tensions internes provoquées par les excitations. Ce processus vital de l’individu, tend, pour des raisons internes à l’égalisation des tensions chimiques, c'est-à-dire à la mort, alors que son union avec une autre substance vivante individuellement différente, introduirait pour ainsi dire de nouvelles différences vitales, ce qui se traduirait pour la vie par une nouvelle durée ».

Freud « généticien »
La génétique médicale, bien sur, ne commence à s’institutionnaliser qu’au lendemain de la seconde guerre mondiale. Mais les concepts de la génétique mendélienne sont introduits en médecine   dès les premières années du XXe siècle, quasi simultanément en Allemagne, en France  en Grande Bretagne et aux USA. Même si, dans un premier temps, ce nouveau corpus est incorporé comme complément explicatif aux théories darwiniennes.

Dans un article de 1923 : «  la disparition du complexe d’Œdipe »( 11 )  référence est explicitement faite au déterminisme , au programme : «  même si le complexe d’Œdipe est vécu individuellement par le plus grand nombre des êtres humains, il n’en reste pas moins qu’il est un phénomène déterminé par l’hérédité, établi par elle et qui , conformément au programme, doit passer lorsque commence la phase de développement prédéterminé qui lui succède." (comme la chute des dents !)
À cette conception, il apporte cependant une nuance majeure, considérant que l’exécution de ce programme peut être soumise à des aléas et qu’il est « intéressant de suivre la façon dont ce programme inné est exécuté ».
Il ne s’agit  donc pas  de forcer le trait : le débat sur l’inné et l’acquis, on le sait est vain mais il est intéressant de constater que cette question a été évoquée par Freud lui-même, ne serait ce que pour lui donner sa juste mesure.
Freud conclut son chapitre sur l’intérêt de la biologie sur  ceci : «  je serai satisfait si ces quelques remarques ont attiré l’attention sur l’importante médiation qu’édifie la psychanalyse entre la biologie et la psychologie. C’est une remarque qui a toute son actualité : le médecin contemporain est celui de la médecine basée sur les preuves. La science forclot toujours plus le sujet malade, voire le sujet soignant qui n’a plus qu’à obéir à des algorithmes et à des arbres décisionnels. Cependant, le sujet, chassé par la porte, revient par la fenêtre :il fait de nouveaux symptômes. Et là encore Freud nous éclaire sur ce qu’il en est de ce « malin » : dans la conférence 23 il aborde la question du symptôme, de la maladie et de la guérison : « ce ne sont pas les symptômes qui constituent l’essence de la maladie et la guérison ne consiste pas  dans la disparition de ces symptômes. Le médecin doit s’attacher à distinguer symptôme et maladie ; la disparition des symptômes ne signifiant en aucun cas la guérison de la maladie, dont « le mauvais génie » s’attache plutôt à refaire d’autres symptômes « car le destin de la libido empêchée est soit de trouver de nouveaux modes de satisfaction, soit de régresser dans une organisation dépassée, ou dans un objet antérieurement abandonné ».

Freud s’était donc intéressé à la biologie en ayant l’idée que cette discipline détenait les clefs des processus psychiques. On aurait pu penser que la découverte de la structure de l’ADN, l’isolement des gènes, le décodage de l’information qu’ils contiennent, la génétique et la biologie moléculaire qui ont dominé la recherche ces dernières années aurait validé les hypothèses freudiennes. Et c’est un courant de pensée qui est très présent dans la doxa de la biomédecine contemporaine. Cependant, en novembre 2000 parait un livre de Jean Jacques Kupiec et Pierre Sonigo : Ni dieu ni gène, pour une autre théorie de l’hérédité (12). Cet ouvrage de deux chercheurs remet en cause les théories déterministes jusqu’alors non contestées : le hasard est donc au cœur de la vie. Freud serait sans doute déçu : la biologie ne va sans doute pas tenir ses promesses, la part de médiation de la psychanalyse ne peut que s’en trouver confortée.

Gérard Seyeux est psychanalyste, membre de l’École de la Cause freudienne, Docteur en médecine et membre du conseil d’orientation de l’agence de biomédecine.

*Article paru dans la lettre mensuelle N° 283, décembre 2009, et réactualisé par Gérard Seyeux pour ce blog.

1  Ernest Jones . La vie et l’œuvre de Sigmund Freud , PUF Paris 1958 , T 1 , p. 43.
2 id.,  p. 45.
3 id., p. 53.
4 Sigmund Freud, L’intérêt pour la psychanalyse, les classiques des sciences humaines, p. 53.
5 id., p. 81.
6 Sigmund Freud, Au delà du principe de plaisir, petite bibliothèque Payot.
7 Sigmund Freud, L’intérêt pour la psychanalyse, op.cit.
8 Sigmund Freud, « Esquisse d’une psychologie scientifique », in La naissance de la psychanalyse, PUF, p. 309-371.
9 Sigmund Freud Karl Abraham, Correspondance 1907-1926, Paris : Gallimard, 1969, p. 147.
10 Weissman, Essai sur l’hérédité et sélection naturelle.
11 Sigmund Freud, la vie sexuelle, Paris, PUF, 1985, p. 116.
12 Jean-Jacques Kupiec, Pierre Sonigo, Ni dieu ni gène, pour une autre théorie de l’hérédité Seuil, 2000, 240 p.

dimanche 1 juillet 2012

Marie-Laure Leconte : "Marie Curie : la science, une question de vie et de mort"


Marie-Laure Leconte
« Marie Curie : 
la science, une question de vie et de mort » 

Ce texte est écrit à partir d’un travail publié en 2011
 par l’ACF-VLB sous le titre 
« Marie Curie, oser être différente »
 dans un ouvrage collectif intitulé :
"Le sujet et sa dimension d’exception, 
Découvertes et créations singulières"* 
Toute sa vie, Marie Curie a écrit : journal, correspondances, livres, parutions professionnelles… et sa production écrite nous donne des éléments de ce qui a forgé son désir scientifique. Nous allons essayer de le mettre en évidence. Comme dans les films, Frankenstein et La Piel que habito, le désir des deux scientifiques pousse, agit sans limite et les mène à la destruction. Nous allons voir comment se met en place ce désir de science pour Marie Curie, désir dont les conséquences seront de l’affecter physiquement ainsi que ses proches, désir que seul le réel de la mort arrêtera.
La science dans la vie de Marie Curie
Marie Curie naît en 1867 à Varsovie, dans une conjoncture marquée par la maladie dans sa famille et par la souffrance d’un pays occupé. Dès sa naissance, elle est  confrontée à  la  tuberculose de sa mère qui reste distante de ses enfants de peur de les contaminer. Marie a toujours connu sa mère souffrante, refusant de l’embrasser, sans comprendre le pourquoi de cette mise à distance corporelle. Le décès de sa mère en 1878 est vécu comme un événement énigmatique pour Marie, peu parlé, dans la difficulté de nommer l’innommable, plus ressenti que compris. Elle refoule alors ses affects et se réfugie dans le travail intellectuel.
Ses parents sont tous deux enseignants, épris de savoir. Ils élèvent leurs enfants dans le culte positiviste de la science et du progrès de l’époque. Ils stimulent leurs connaissances générales, culturelles et leurs ambitions intellectuelles. Marie se saisit de valeurs et de signifiants parentaux (savoir, travail, devoir…) mais aussi des objets investis de valeur phallique du père : science, chimie, physique, mathématiques. Elle s’identifie à leurs désirs. Elle est en quête de comprendre, de savoir : « Dans la vie, rien n’est à craindre, tout est à comprendre »[1].
Ainsi le contexte familial et historique dans lequel Marie Curie naît, n’est pas sans lien avec ses recherches. Très tôt, elle est confrontée au manque, à la souffrance et aux questions de la vie et de la mort. Suite à la perte de sa mère, toute son activité pulsionnelle est tournée vers l’objet savoir et elle décide d’être scientifique. Sophie Marret-Maleval indique que : « L’homme est gouverné par un désir qui l’agit à son insu et dont il méconnaît la cause »[2]. Pour Marie Curie, on peut supposer que la cause de son désir et sa quête sont corrélés à la mort de sa mère, son désir est orienté vers un but : « soulager la souffrance humaine »[3] .
Nous pouvons faire l’hypothèse que son réel est en rapport avec l’interrogation sur la souffrance et la mort de sa mère, ce qu’en sujet névrosé elle va tenter de résoudre avec les objets phalliques pris sur le père, les objets scientifiques, la recherche. Ainsi, il y a la création de l’objet savoir/science/recherche et la canalisation de la jouissance sur cet objet « dans l’intérêt de l’humanité toute entière »[4].
Douée pour la science, elle travaille avec acharnement, détermination, sans relâche dès son enfance pour arriver à ses fins : « Il faut l’atteindre coûte que coûte »[5]. Pour Marie Curie, cette chose à atteindre est la trouvaille scientifique qui la condamne à un travail sans limite qu’elle soit seule, en couple ou en famille.
Enfant, elle s’investit dans sa scolarité jusqu’à l’épuisement. Étudiante, inscrite à la Sorbonne, elle oublie ses besoins physiques et ses conditions austères de vie. Elle rencontre Pierre Curie en 1895, qui devient son partenaire dans la vie et dans la science. Il poursuit avec elle le même rêve scientifique. Leurs amis et relations sont des scientifiques. Ils partagent un travail éreintant auquel ils se consacrent jour et nuit. Elle ne se plaint pas des conditions de vie et de travail déplorables dans leur « laboratoire ». Le désir de savoir prime sur l’amour. S. Marret-Maleval précise que : « le désir de savoir […] s’oppose à l’amour »[6].
Être  épouse et  être mère  ne  ralentissent pas sa  soif  de  savoir même si lors de ses grossesses elle se sent fatiguée, inquiète et dans la difficulté à travailler.
Son état de santé est affecté ainsi que celui de son mari, mais ils n’en tiennent pas compte, ils constatent leur lassitude, mais ne questionnent pas le sens. Certains amis savants ou collaborateurs tombent malades, s’anémient, se trouvent amputés, meurent. Rien n’arrête leurs recherches dangereuses. Le désir de savoir prime sur la santé, le corps souffrant est nié. Ils ne veulent rien savoir du sujet de l’inconscient.
En 1903, leurs ennuis de santé les empêchent d’aller recevoir le prix Nobel. Trois ans plus tard, Pierre Curie affaibli, meurt renversé par une voiture à cheval. Même si Marie Curie voit les effets mortifères des produits manipulés sur ses proches, son désir vacille mais se reforme. L’objet scientifique la maintient en vie restant dans sa position de chercheur-rêveur.
Lors d’effondrements liés à des moments douloureux qui la font douter (décès de son second enfant à la naissance, décès de son mari…) c’est toujours  le travail qui  lui permet de surmonter ces périodes. « Je travaille au laboratoire toutes mes journées, c’est tout ce que je peux faire ; j’y suis mieux que n’importe où ailleurs »[7].  S. Marret-Maleval note que : « le discours [de la science] pervertit celui de la raison »[8], « le discours de la science… se fonde sur le rejet du sujet de l’inconscient »[9].
Marie Curie veuve, vit toujours pour la science, elle se bat pour continuer ses recherches et créer un laboratoire. En 1914, la première guerre mondiale éclate. Elle se mobilise et va sur le terrain, voulant être utile pour soulager la souffrance humaine. Elle agit, organise le premier service radiologique mobile, équipe les hôpitaux et forme des manipulatrices en radiologie. Après la guerre, elle poursuit ses recherches, assistée de sa fille aînée Irène (Joliot-Curie), qui se souciera de l’état de santé de sa mère toujours souffrante : fatigue, toux, grippe, douleurs physiques, fièvre, perte de la vue et de l’audition, problèmes rénaux…
À 51 ans, Marie Curie dispose d’un grand laboratoire, sa seconde famille. Par la suite elle se partage entre ses activités de recherches et son rôle de personnage public afin de récolter des fonds pour ses recherches.
Le 4 juillet 1934, usée et trop exposée aux matières radioactives par manque de précaution, le bout des doigts brûlés par le radium, presque aveugle… Marie Curie meurt à 67 ans des suites d’une leucémie.
Le désir scientifique de Marie Curie
         « J’ai consacré beaucoup de temps à la science, parce que je le voulais, parce que j’aimais la recherche »[10], « quelque chose m’y obligeait »[11]. Ainsi, elle fait de la science son partenaire de vie. Ainsi que l’énonce S. Marret-Maleval : « la découverte scientifique est un réel qui échappe à la maîtrise et au contrôle du savant condamné à le poursuivre sans fin »[12].
Pour voiler le réel, parer au manque et à la séparation, le sujet névrosé a recours au fantasme. Ainsi, Marie Curie dit : «Nous vivons […]comme dans un rêve »[13] ou encore « la science a une grande beauté »[14]. Les phénomènes de laboratoire sont « un conte de fée »[15]. La poursuite de la découverte scientifique, cet unique objectif, ce rêve, ne cesse pas. Aveuglée, elle poursuit ses recherches sans voir ce qu’il lui en coûte.
Lors d’une interview accordée à une journaliste américaine qui lui pose la question de son vœu le plus cher, Marie Curie répond : « J’aurais besoin d’un gramme de radium afin de poursuivre mes recherches, mais je ne peux l’acheter. Le radium est trop cher pour moi »[16]. Son désir est d’obtenir cette chose rare, unique, chère et dangereuse. Marie Curie nomme un gramme de radium comme objet du désir.
Coûte que coûte, elle s’acharne dans la recherche scientifique, dans un travail qui la tient et lui procure une jouissance importante. La souffrance, l’horreur, la mort sont recouverts par son idéal qui est de trouver ce qui sauverait les êtres humains de la mort, et probablement sa mère d’abord. Ce que le fantasme cache au-delà de son désir, c’est la pulsion de mort la gouvernant à son insu. Lacan dans son séminaire sur l’éthique dit en citant Freud que le désir se situe dans un au-delà du principe de plaisir, car au-delà du principe du plaisir se situe la pulsion de mort[17].

Marie-Laure Leconte est psychologue clinicienne au Mans, elle sera discutante, samedi 22 septembre, lors de la Table ronde intitulée : Le désir du scientifique et le sujet de l’inconscient.


*Marie-Laure Leconte, « Marie Curie, oser être différente »,  Le sujet et sa dimension d’exception,  Découvertes et créations singulières, ACF-VLB, 2011, commande et renseignements : elisabeth.marion@gmail.com 
ou Librairie en ligne de l'Ecole de la Cause freudienne, www.ecf-echoppe.com



[1]. Curie Eve. Madame Curie, Paris, Gallimard, 1938, p. 165-166.
[2]. Marret-Maleval Sophie.  L'inconscient aux sources du mythe moderne, PUR, col. "Interférences", 2010, p. 28.
[3]. Curie Eve. Madame Curie, op. cit., p. 80.
[4]. Curie Marie. Pierre Curie, Paris, Denoël, 1955, p. 44.
[5]. Curie Eve. Madame Curie, op. cit., p. 223.
[6]. Marret-Maleval Sophie.  L'inconscient aux sources du mythe moderne, op. cit., p. 28.
[7]. Curie M. Pierre Curie, op. cit., p. 185-186.
[8]. Marret-Maleval Sophie.  L'inconscient aux sources du mythe moderne, op. cit., p. 26.
[9]. Marret-Maleval Sophie.  L'inconscient aux sources du mythe moderne, op. cit., p. 22.
[10]. Adler Laure, François-Sappey Brigitte et Harter Hélène. L’universel (au) féminin, Tome 3, Hannah Arendt, Camille Claudel, Marie Curie, Françoise Dolto, Eleanor Roosevelt, Clara Schumann, Paris, L’Harmattan, 2006, p. 45. 
[11]. Curie E. Madame Curie, op. cit., p. 377.
[12]. Marret-Maleval Sophie.  L'inconscient aux sources du mythe moderne, op. cit., p. 35.
[13]. Curie E. Madame Curie, op. cit., p. 241.
[14]. La vie et l’œuvre de Marie Sklodowska-Curie, La Pensée, n°58, nov-déc 1954.
[15]. Idem.
[16]. « Marie Curie découvre l’Amérique », Journal de l’Institut Curie, Comprendre et Agir, n°23, 3e trimestre 1992.
[17]. Lacan J. L’éthique de la psychanalyse. Le séminaire, livre VII, Paris, Le Seuil, 1986,     p. 306 et p. 324-329.

Image :Marie Curie dans son laboratoire ecolemariecurie.pagesperso-orange.fr