Gérard Seyeux
PSYCHANALYSE ET MÉDECINE
« Retour sur la
biologie freudienne »*
L’actualité,
scientifique en l’occurrence, donne parfois l’occasion soit d’éclairer, soit
d’aiguiser la curiosité : le numéro d’octobre de la revue La Recherche affiche en gros titres « le hasard au
cœur de la vie », avec en sous titre : les gènes jouent-ils aux
dés ? La fin du déterminisme biologique.
Jamais
la science et la biologie n’ont accumulé autant de connaissances sur la
cellule. Malgré cela le fonctionnement des organismes vivants
est encore inexplicable. Insuffisance de connaissances disent certains.
Pour d’autres, il faut rompre avec le dogme déterministe qui domine la biologie
depuis le XVIIe siècle.
Quasiment
cent ans plus tôt, en 1913, la revue
scientifique Scientia faisait
paraître, entre divers articles allant d’une étude sur l’évolution du
raisonnement à un article sur le sanscrit, un article signé Sigmund Freud,
exposé de didactique psychanalytique : L’intérêt
de la psychanalyse. Cet intérêt pour la psychanalyse est décliné sous
plusieurs rubriques : la psychologie, les sciences non psychologiques, (la
science du Langage, la philosophie, la biologie, l’histoire du point de vue de l’évolution,
l’histoire de la civilisation etc.)
Rappelons
nous que Freud est médecin et qu’au cours de ses études médicales, il a
l’occasion de suivre un cours fait par le zoologue Claus sur la biologie et le
darwinisme et un autre sur la physiologie de la voix et du langage fait par
Brücke; parallèlement, il suit le cours de Brentano sur Aristote.
Brücke
devient pour Freud un personnage extrêmement important : «C’est dans le
laboratoire de physiologie d’Ernest Brücke que je trouvais enfin le repos et
une pleine satisfaction, ainsi que des personnes qu’il m’était possible de
respecter et de prendre pour modèle : le
grand Brücke lui même et ses assistants... »(1)
Ce
fut un bon étudiant, fidèle à la science, qui se livra à d’utiles recherches.
L’institut
de Brücke travaillait suivant des théories scientifiques de grande envergure
que soutenait l‘Ecole de Helmholtz. Un mouvement scientifique était né entre
1840 et 45, qui réunissait Emil du Bois Reymond, Hermann Helmholtz, Brûck, Carl
Ludwig , dont l’idée était que : « seules les forces physiques et chimiques, à
l’exclusion de toute autre agissent dans l’organisme. »(2). Le petit
groupe constitué devint en 1845 la berliner
physikalische Gesellschaft dont les membres étaient essentiellement de
jeunes physiciens et physiologistes
Freud
dira d’Helmholtz qu’il fut «une de ses idoles».
Ce
sont les théories physico-physiologiques qui séduisent Freud alors : les
organismes constituent tous des phénomènes du monde physique: ce sont des
systèmes d’atomes mus par des forces qui sont plurielles (mécaniques,
électriques, magnétiques, lumière, chaleur) mais qui peuvent être réduites à
deux : attraction répulsion.
Freud entamera des études sur la cellule nerveuse
(3) dans ce laboratoire de l’institut de Brücke.
Freud va donc examiner quel est l’intérêt de la biologie pour la
psychanalyse.
Il
situe la psychanalyse comme « un procédé médical qui tend à la guérison de
certaines formes de nervosité (névroses) au moyen d’une technique
psychologique .Dans les psychoses comme dans les névroses, elle permet,
pour la première fois dans l’histoire de la médecine d’obtenir un aperçu sur
l’origine et le mécanisme de ces maladies »(4).
Ceci posé, Freud considère qu’il s’agit d’une
jeune science, et bien qu’ayant déclaré qu’il laissait de côté l’intérêt
médical de la psychanalyse, il va consacrer un chapitre à son intérêt de
psychanalyste pour la biologie.
Freud, médecin de son époque, s’efforce d’arrimer la
psychanalyse à la science et la biologie : « une fois le
travail psychanalytique accompli, nous devons trouver la jonction avec la
biologie et nous pouvons nous estimer satisfait si elle semble déjà assurer sur
l’un ou l’autre des points essentiels » (5). Il considère « que la
biologie est un domaine aux possibilités illimitées. Nous devons nous attendre
à recevoir d’elle les lumières les plus surprenantes et nous ne pouvons pas
deviner quelles réponses elle donnerait dans quelques décennies aux questions
que nous lui posons »(6). Il souligne la nécessité de faire entrer la
psychanalyse dans le cadre des sciences naturelles « c’est-à-dire
représenter les processus psychiques comme des états quantitativement
déterminés de particules matérielles distinguables, ceci afin de les rendre
évidents et incontestables »(7). C’est le caractère scientifique de la
psychanalyse qui lui donnera son assise son sérieux et son poids.
Freud
« biochimiste »
Au
début du vingt-et-unième siècle, il est saisissant de constater l’attachement
de Freud à asseoir sa découverte sur des
connaissances scientifiques et biologiques. Il affirme clairement sa
détermination.
« Je
crois toujours davantage à la théorie chimique des neurones, je suis loin de
penser que le psychisme flotte dans les airs et n’a pas de fondements
organiques. Néanmoins, tout en étant convaincu de ces fondements, mais n’en
sachant davantage ni en théorie, ni en thérapeutique,je me vois contraint de me
comporter comme si je n’avais affaire qu’à des facteurs psychologiques » (8).
Faute
de connaissances scientifiques solides qui, pense-t-il ne manqueront pas
d’apparaître, Freud semble se résoudre à
« délaisser le chimisme » et à ne considérer que les facteurs
psychologiques. C’est vraiment une résignation
puisque : « c’est la biologie qui tient la clef de la
prédisposition à la maladie et du choix de la névrose ».
:Cette
biologie qui permettra, il n’en doute pas de découvrir quelle est la nature de
ce qu’il nomme : « la toxine de la libido » : dans sa
correspondance avec Abbraham (9) il
soutient que : « tous nos
breuvages enivrants et nos alcooloides excitants ne sont que le substitut de la
toxine unique encore à rechercher, de la libido, que l’ivresse de l’amour
produit. »
Et
on pourrait multiplier les exemples qui montrent l’attachement de Freud aux
fondements biologiques, biochimiques des processus de pensée et de leurs
perturbations.
La biologie et la
théorie des pulsions
Freud opère également un détour par la biologie pour évoquer
l’instinct de mort ou pulsion de mort : Il se réfère aux
travaux du biologiste allemand Weismann qui a travaillé sur l’hérédité et
l’évolution (10). Weismann distingue au sein de la substance vivante une partie mortelle, le soma, le corps, et
une partie immortelle, le germen, les cellules germinales, qui transmettent la
vie, cellules immortelles car elles sont capables de former un nouvel être
vivant La théorie de ce biologiste est une théorie morphologique et Freud
perçoit là une analogie avec ce qu’il décrit sur le plan dynamique : le
soma est l’analogue de l’instinct du moi, conduisant de la vie à la mort,
pulsion de mort donc, le germen, analogue de l’instinct sexuel qui cherche sans
cesse à renouveler la vie, c’est la pulsion de vie.
L’instinct
de mort est pour Freud une conviction : « la vie psychique, la vie
nerveuse en général est dominée par la tendance à l’abaissement, à
l’invariation, à la suppression des tensions internes provoquées par les
excitations. Ce processus vital de l’individu, tend, pour des raisons internes
à l’égalisation des tensions chimiques, c'est-à-dire à la mort, alors que son
union avec une autre substance vivante individuellement différente,
introduirait pour ainsi dire de nouvelles différences vitales, ce qui se
traduirait pour la vie par une nouvelle durée ».
Freud
« généticien »
La
génétique médicale, bien sur, ne commence à s’institutionnaliser qu’au
lendemain de la seconde guerre mondiale. Mais les concepts de la génétique
mendélienne sont introduits en médecine
dès les premières années du XXe siècle, quasi simultanément en
Allemagne, en France en Grande Bretagne
et aux USA. Même si, dans un premier temps, ce nouveau corpus est incorporé
comme complément explicatif aux théories darwiniennes.
Dans
un article de 1923 : « la disparition du complexe d’Œdipe »( 11
) référence est explicitement faite au
déterminisme , au programme : « même si le complexe d’Œdipe est vécu
individuellement par le plus grand nombre des êtres humains, il n’en reste pas
moins qu’il est un phénomène déterminé par l’hérédité, établi par elle et qui ,
conformément au programme, doit passer lorsque commence la phase de
développement prédéterminé qui lui succède." (comme la chute des dents !)
À cette
conception, il apporte cependant une nuance majeure, considérant que
l’exécution de ce programme peut être soumise à des aléas et qu’il est
« intéressant de suivre la façon dont ce programme inné est
exécuté ».
Il
ne s’agit donc pas de forcer le trait : le débat sur l’inné
et l’acquis, on le sait est vain mais il est intéressant de constater que cette
question a été évoquée par Freud lui-même, ne serait ce que pour lui donner sa
juste mesure.
Freud
conclut son chapitre sur l’intérêt de la biologie sur ceci : « je serai satisfait
si ces quelques remarques ont attiré l’attention sur l’importante médiation
qu’édifie la psychanalyse entre la biologie et la psychologie. C’est une
remarque qui a toute son actualité : le médecin contemporain est celui de
la médecine basée sur les preuves. La science forclot
toujours plus le sujet malade, voire le sujet soignant qui n’a plus qu’à obéir
à des algorithmes et à des arbres décisionnels. Cependant, le
sujet, chassé par la porte, revient par la fenêtre :il fait de nouveaux
symptômes. Et là encore Freud nous éclaire sur ce qu’il en est de ce
« malin » : dans la conférence 23 il aborde la question du
symptôme, de la maladie et de la guérison : « ce ne sont pas les
symptômes qui constituent l’essence de la maladie et la guérison ne consiste
pas dans la disparition de ces
symptômes. Le médecin doit s’attacher à distinguer symptôme et maladie ;
la disparition des symptômes ne signifiant en aucun cas la guérison de la maladie,
dont « le mauvais génie » s’attache plutôt à refaire d’autres
symptômes « car le destin de la libido empêchée est soit de trouver de
nouveaux modes de satisfaction, soit de régresser dans une organisation
dépassée, ou dans un objet antérieurement abandonné ».
Freud s’était donc intéressé à la biologie en ayant l’idée que
cette discipline détenait les clefs des processus psychiques.
On aurait pu penser que la découverte de la structure de l’ADN, l’isolement des
gènes, le décodage de l’information qu’ils contiennent, la génétique et la
biologie moléculaire qui ont dominé la recherche ces dernières années aurait
validé les hypothèses freudiennes. Et c’est un
courant de pensée qui est très présent dans la doxa de la biomédecine
contemporaine. Cependant, en novembre 2000 parait un livre de Jean
Jacques Kupiec et Pierre Sonigo : Ni
dieu ni gène, pour une autre théorie de l’hérédité (12). Cet ouvrage de
deux chercheurs remet en cause les théories déterministes jusqu’alors non
contestées : le hasard est donc au cœur de la vie. Freud serait sans doute
déçu : la biologie ne va sans doute pas tenir ses promesses, la part de
médiation de la psychanalyse ne peut que s’en trouver confortée.
Gérard Seyeux est psychanalyste, membre de l’École de la Cause
freudienne, Docteur en médecine et membre du conseil d’orientation de l’agence
de biomédecine.
*Article paru dans la
lettre mensuelle N° 283, décembre 2009, et réactualisé par Gérard Seyeux
pour ce blog.
1 Ernest Jones . La vie et l’œuvre de Sigmund Freud , PUF Paris 1958 , T 1 , p. 43.
2
id., p. 45.
3
id., p. 53.
4
Sigmund Freud, L’intérêt pour la psychanalyse,
les classiques des sciences humaines, p. 53.
5
id., p. 81.
6
Sigmund Freud, Au delà du principe de plaisir,
petite bibliothèque Payot.
7
Sigmund Freud, L’intérêt pour la
psychanalyse, op.cit.
8
Sigmund Freud, « Esquisse d’une psychologie scientifique », in La
naissance de la psychanalyse, PUF, p. 309-371.
9 Sigmund Freud Karl Abraham, Correspondance 1907-1926, Paris : Gallimard, 1969, p. 147.
10
Weissman, Essai sur l’hérédité et
sélection naturelle.
11
Sigmund Freud, la vie sexuelle, Paris,
PUF, 1985, p. 116.
12
Jean-Jacques Kupiec, Pierre Sonigo, Ni
dieu ni gène, pour une autre théorie de l’hérédité Seuil, 2000, 240 p.