Remi Lestien
« La médecine et la position subjective du malade »
Ce texte est un extrait
choisi
d’une intervention
introductive faite au Mans
lors de la journée
« Psychanalyse et médecine »
le 31 mars 2012.
La question paraît foutraque tellement cela
paraît aller de soi avec les progrès foudroyants de la médecine depuis la
révolution technique des années 60. Mais paradoxalement c'est sans doute pour
cette raison même que, au contraire, la question se pose cruellement.
Retour sur l'histoire de
la médecine
L’histoire
de l'humanité est jalonnée par de nombreuses étapes de la pratique des soins
médicaux, mais, de tout temps, chaque société a donné à certains, la mission de
calmer l'inquiétude des hommes en soignant leurs maladies et en les soulageant
de leurs angoisses de la mort.
Deux ou trois points de repère dans cette longue histoire :
1*La
médecine hippocratique avait posé les premiers fondements de la rationalité -
C'est la première grande révolution avec UNE PENSÉE
CAUSALISTE LINEAIRE (la clinique). Mais en son fond la médecine était
restée religieuse. Les théories de Claude Galien vont dominer la médecine
européenne jusqu'au XVI℮ siècle - Le fonctionnement organique repose
sur une théorie globale - grande construction imaginaire : les quatre éléments,
les quatre humeurs et les quatre états avec le dégagement de grands
tempéraments…..
2*La
deuxième révolution se produit au détour de la fin
du XVI℮ siècle. C'est le développement de la Science. Moment crucial pour la médecine. Cette naissance
de la clinique scientifique est due à une transgression qui a permis le clivage
entre Savoir et vérité. Une transgression d'avoir
vaincu le tabou fondamental du respect du cadavre. (Le premier à a
avoir osé ouvrir un cadavre en faisant fi de toute religiosité est Vésale né à
Bruxelles en 1514). Je simplifie. Ce moment, parce que ça ne s'est pas fait en
quelques mois - ce moment Michel Foucault l'avait situé dans le courant du XVII℮
siècle dans son beau livre Naissance de la Clinique paru en 1963.
Ce
qui apparaît c'est une médecine du regard, la lecture des signes dans le
cadavre. : « Ouvrez quelques cadavres et vous verrez aussitôt
disparaître l'obscurité que la seule observation n'avait pu dissiper »,
citation de François Xavier Bichat (1771-1802).
Ce
qui est fondamental c'est que tous les vieux savoirs sont mis au rancart.
Disons que tous les savoirs ont été remis en question et que les nouveaux sont
séparés de toute vérité eschatologique. Pour le dire autrement tout savoir est
dans sa nature un savoir sur le cadavre.
La déconnection entre savoir et vérité est radicale. Il n'y a de savoir médical que séparé de toute subjectivité et évidemment aussi de toute croyance.
La déconnection entre savoir et vérité est radicale. Il n'y a de savoir médical que séparé de toute subjectivité et évidemment aussi de toute croyance.
Le patient est devenu objet
de la médecine - mais objet finalement ce n'est pas si mal car objet de
soin il reste, avec une clinique qui mêle aller et retour entre savoir
universel et traitement singulier - en clair le fameux colloque singulier. Le
diagnostic est universel - le traitement est singulier.
C'était
la clinique de papa. Foucault disait qu'au salut s'était substitué la santé.
- la
facette du soin dont les moyens sont ceux de l’époque et on n’a pas de raison de
douter qu’à chaque époque les moyens aient été ingénieux et précautionneux.
- Et
la facette de réponse
à une demande plus vague celle de sens. À travers sa condition de malade le sujet attend
des réponses sur le sens de la vie, du sexe et du temps.
Le médecin
tire son AURA de son efficacité mais il tient son AUTORITÉ d'une capacité
beaucoup plus subtile - celle de tenir sa place face à l'insupportable de la
condition humaine.
La fonction primitive et
fondamentale de la médecine est de donner à travers les soins une signification
à la demande du patient.
3*Mais
une troisième révolution va avoir des conséquences beaucoup plus considérables.
C’est la révolution thérapeutique des années 60.
Enfin,
pour les jeunes médecins, elle est plutôt apparue dans le décours des années
80.
Inutile
de vous détailler les progrès fulgurants accomplis en quelques dizaines
d'années - nous y sommes et vous les utilisez tous les jours.
La médecine n’est plus seulement diagnostique mais
essentiellement thérapeutique. On pourrait même dire essentiellement
thérapeutique avec une extension des réponses à tous les domaines de la vie
humaine - des plus graves aux plus cosmétiques.
Apparaît
ainsi un effacement
des frontières - On aura de plus en plus de mal à définir ce qui est
proprement médical.
Chacun
connaît l'effacement de la clinique traditionnelle avec un brouillage du temps
diagnostique et du temps thérapeutique par exemple : on appelle syndrome
dépressif ce qui répond favorablement au traitement antidépresseur. C'est
presque devenu un adage.
Mais
effacement aussi
-
Entre le normal et le pathologique
-
Entre le domaine de l'organique et celui du psychisme : (la psychiatrie va
bientôt être résorbée dans la médecine générale).
- Effacement
des frontières entre les thérapeutiques éprouvées et les thérapeutiques
expérimentales.
- Les interventions multipliées aux frontières de l'existence remettent même en question les limites de la personne humaine.
Sans
nier les bénéfices d'une telle évolution il faut constater que cette prise en masse de toute la clinique médicale par
l’exigence d'être scientifique, laisse de côté quelque chose d’essentiel qui
est la position subjective du malade. Disons
que plus la position subjective du patient sera rejetée plus puissantes seront
les revendications de l’individu à être considéré pour lui-même - y compris
avec les droits du consommateur.
La
rupture entre savoir et subjectivité a pour résultat de mortifier tout savoir.
Mais
le corps humain est bien vivant et il est condamné aussi à s’exprimer par le
langage.
*Qu’est
ce qu’un médecin ? C’est celui qui acceptera de toujours rester là, y
compris quand l’attente deviendra anxieuse ou quand le réel nu se dévoile - en
tout cas sa présence est requise là où plus aucune règle ne vient border
l’angoisse.
Lacan disait que "la clinique c'est le réel comme
impossible à supporter". Cet impossible à supporter que la
science impose finalement autant qu'elle en protège.
Loin
de se limiter à un savoir objectif sur le corps et les maladies, la médecine
donne, malgré elle, une réponse aux questions du sujet - questions souvent
ignorées du sujet lui-même et sous-tendues par sa demande de soins.
Remi Lestien est psychanalyste à Nantes, médecin gynécologue, membre de l'ECF et délégué régional de l'ACF-VLB, il interviendra samedi matin lors de la conversation consécutive au film La piel que habito et participera l'après-midi à la table ronde intitulée Le désir du scientifique et le sujet de l'inconscient.
Remi Lestien est psychanalyste à Nantes, médecin gynécologue, membre de l'ECF et délégué régional de l'ACF-VLB, il interviendra samedi matin lors de la conversation consécutive au film La piel que habito et participera l'après-midi à la table ronde intitulée Le désir du scientifique et le sujet de l'inconscient.
Image : Photographie d'Estelle Lagarde, La traversée imprévue, que l'on retrouve sur l'affiche de la JOURNÉE D’ETUDE PSYCHANALYSE ET MEDECINE, Le sujet en cause face à la maladie grave, qui s'est déroulée au Mans à l'initiative de Sylvie Legendre le 31 mars 2012.
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