Remi Lestien
« Le médecin face au défi de la science »
Ce texte est un extrait
choisi
d’une intervention
introductive
de la journée
« Psychanalyse et médecine »
organisée au Mans
le 31 mars 2012.
Les nouvelles conditions de
l'efficacité médicale entraînent paradoxalement un certain désenchantement des
médecins.
Et de fait, beaucoup plus
généralement, la Science échappe désormais à tout
discours qui prétendrait la maîtriser.
- Elle échappe à la volonté du
maître politique malgré l’appoint de la technocratie - la croissance folle des
dépenses en est l’illustration.
- Elle échappe au discours
universitaire - c’est beaucoup plus récent – Chacun le sait dorénavant,
l’enseignement est sous la coupe de l’industrie pharmaceutique.
La médecine est en fait livrée au
discours capitaliste et à l’industrie qui inonde le marché avec des produits à
l’ingéniosité qui semble infinie.
L’individu humain a
été radicalement objectivé par la survenue de la science dont le projet est de
le restreindre à un pur organisme.
Mais pour les médecins, cette
objectivation est plus récente - leur malaise en témoigne - ils n’en ont pas
encore mesuré complètement les conséquences.
Prenons un exemple simple et bien
connu celui de la randomisation en double-aveugle
des essais médicaux. On voit là que l’objectivation ne touche plus
seulement le patient – tirage au sort des patients, choix aléatoires des
personnes traitées et de celles qui ne reçoivent qu’un placebo. Mais par-dessus
tout le médecin lui-même doit ignorer qui est traité et qui ne l’est pas. Seule
la médecine scientifique doit être opérante, le médecin n’en est plus qu’un
serviteur plus ou moins zélé.
La médecine scientifique impose le
fondement de la preuve et une preuve qui doit être objectivable : chiffrage
statistique, chiffrage biologique…. En tous cas, la simple subjectivité
médicale est systématiquement suspectée. Plus question pour le médecin de se
faire lui-même une idée personnelle de ce qu’il fait. Constatons le, la stricte
scientifisation de l’acte médical entraîne inéluctablement une perte de la
fonction médicale. Le savoir fonctionne pour
lui-même, idéalement sans intervention du médecin.
Ce qui est touché
c’est très fondamentalement le rapport du médecin au langage. Privé de la fonction de supposé
savoir, sa parole devient suspecte - dit autrement, sa parole risque
de ne plus faire autorité.
Il lui faut en passer par des
questionnaires, fiches d’information, feuilles de consentement – Tous ces
textes standardisés sont destinés à éviter tout malentendus entre patient et
médecin.
Si on ne peut se plaindre de
l’efficacité toujours améliorée des
soins et des prouesses thérapeutiques, il faut parallèlement affirmer que la
politique du chiffre qui vise l’exactitude rate systématiquement la vérité, y
compris la vérité du bien être. Il restera toujours un résidu qui ne pourra
être résorbé par le chiffrage et les thérapeutiques.
Le Corps du malade sera toujours là
– on a beau ne vouloir traiter que l’organisme, il revient toujours. Vous le
verrez ressurgir partout - ce qui a été rejeté de la dimension du langage
revient dans le réel.
Ce que nous appelons
le symptôme s’installe dans le clivage entre savoir scientifique et vérité.
Les médecins ne sont pas tous dupes
de cette faillite de la science à répondre en terme de vérité. Chaque médecin
trouve des parades et se débrouille pour répondre de cette perte collective
d’autorité
On peut redonner du sens à ce qui
n’en a plus, redonner un supplément d’âme à ce qui est desséché par des arbres
décisionnels universels.
On peut jouer avec les règles, faire
des exceptions - tout ce qui redonne de la singularité à nos soins médicaux est
sûrement une première et essentielle réponse au désordre introduit par
l’anonymat.
Mais plus fondamentalement la
question posée et de donner réponse au défi qu’impose à notre civilisation la
fracture irréversible entre savoir et vérité,
Comment réintroduire la dimension du
langage et du désir ? Comment répondre à cette
part de souffrance que la Science ne peut résorber ? - non avec les
méthodes scientifiques, mais avec les idéaux de rigueur de la science.
Il ne s’agit pas de s’émouvoir du
désordre que nous provoquons mais de trouver une parade à ce déferlement de
savoir aveugle. Comment faire vivre une SCIENCE QUI
TIENNE COMPTE DU SUJET ? Gageons qu’il se trouvera
toujours des médecins pour s’affronter à cet impossible et supporter les
nouvelles conditions de leur responsabilité à répondre de ce réel.
Remi Lestien est psychanalyste à Nantes,
médecin gynécologue, membre de l'ECF et délégué régional de l'ACF-VLB.
Il
interviendra samedi matin lors de la conversation consécutive au film La piel que habito et participera l'après-midi à la table ronde intitulée Le désir du scientifique et le sujet de l'inconscient.
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