Sophie Marret-Maleval
« Les
limites de la science »
Voici
un extrait choisi du livre de Sophie Marret-Maleval, « L’inconscient aux
sources du mythe moderne », Rennes PUR, 2010, qui constitue le point d’ancrage
de notre rencontre.
Si les
conditions mêmes de la science nécessitent l’exclusion du sujet, la nouvelle « The
Strange Case of Dr Jekyll and Mr Hyde »[1] laisse poindre que le sujet est inéliminable,
restreignant ainsi les prétentions rationalistes. En indiquant par ailleurs que
la contingence (qui est pour Lacan une des manifestations du réel) est
inéliminable de la science elle-même, elle s’attaque à l’idéal platonicien qui
guida longtemps l’homme de science, selon lequel tout réel est rationnel.
« The Strange Case of Dr Jekyll and Mr Hyde » pointe la
discordance entre le sujet et la rationalité scientifique et indique que la
démarche de la science elle même contrevient à toute prétention ultime de
rationalité, anticipant en quelque sorte sur les modalités de la science du XXème
siècle.
Ainsi le texte s’intéresse-t-il aux apports de la science pour enseigner sur ses limites.
Ainsi le texte s’intéresse-t-il aux apports de la science pour enseigner sur ses limites.

«C’est […] par la négation de [l’évidence des sens] que commence la science moderne », note Daniel Boorstin, celle selon laquelle la Terre est « immobile et plantée au centre de l’univers ».[2] L’astronomie et la connaissance du monde ne se sont développées qu’à déjouer la tromperie du regard tandis que les domaines de la biologie et de la médecine nécessitaient pour leur part de reposer sur l’observation objective, d’autant plus qu’elles ont encore longtemps consisté en une démarche descriptive. Au XIXème siècle cependant, l’analyse du vivant en est venue à se pencher plus précisément sur le principe vital et à tenir pour fondamentaux des éléments invisibles à l’œil nu. Si les travaux sur la cellule furent rendu possibles grâce au perfectionnement du microscope, la démarche expérimentale et spéculative de la chimie contribua aux progrès des découvertes concernant l’atome et les micro-organismes (Pasteur) dans le domaine de la chimie biologique. Ainsi, le passage de la chambre de dissection au laboratoire du chimiste vient-il pointer, dans la nouvelle, la prédominance de méthodes rompant avec le témoignage direct des sens, notamment de l’observation du visible, au XIXème siècle.
Utterson
ferait-il figure de naïf à cet égard, lorsqu’il estime : « If he could at once set eyes on him, he
thought the mystery would lighten and perhaps roll altogether away. »
(J. &H., p. 38) ; « S’il pouvait l’apercevoir, ne fût-ce qu’une
fois, le mystère, croyait-il, s’éclaircirait et peut-être se dissiperait tout à
fait. » (J. &H., p. 67) ? Les thèses de Cesare Lombroso pour qui
le criminel portait les signes visibles de son état de développement primitif
sur le visage, se trouvent en effet subverties alors qu’émerge une appréhension
plus subtile de l’humain, lorsqu’à travers la description de Hyde, pointe une
interrogation sur l’au-delà du visible :
Mr
Hyde had numbered few familiars – even the master of the servant-maid had only
seen him twice; his family could nowhere be traced; he had never been
photographed; and the few who could describe him differed widely, as common
observers will. Only on one point were they agreed; and that was the haunting
sense of unexpressed deformity with which the fugitive impressed his beholders.
(J. &H., p. 50)
Mr Hyde comptait peu de
familiers. Même le maître de la femme de chambre ne l’avait vu qu’à deux
reprises ; sa famille demeurait introuvable ; on ne possédait aucune
photographie de lui, et les rares personnes susceptibles de le décrire
différaient du tout au tout, comme il a en va couramment des témoins. Ils ne
s’accordaient que sur un point : l’obsédante impression d’indéfinissable
difformité que l’homme en fuite inspirait. (J. &H., p. 81)
Mr Hyde
n’est pas tant caractérisé par son apparence que par une difformité au-delà du
visible qui transparaît. Ainsi, la disjonction de l’esprit et de
l’apparence est-elle rendue manifeste dès les premières lignes, à travers le
portrait d’Utterson. « Mr
Utterson, the lawyer, was a man of a rugged countenance, that was never lighted
by a smile; cold, scanty and embarrassed in discourse; backward in sentiment;
lean, long, dusty, dreary, and yet somehow lovable ». (J. &H., p.
29) « Mr Utterson, notaire de son état, était un homme à la mine sévère,
qu’aucun sourire ne venait jamais éclairer. Il était d’une conversation froide,
sèche et embarrassée. Peu porté au sentiment, cet homme grand, mince, triste et
morne plaisait pourtant à sa manière ». (J. &H., p. 55) Son
humanité tient à quelque chose d’imperceptible, de « muet », une
lueur dans le regard, un effet de ses actes :
At friendly meetings, and when the wine
was to his taste, something eminently human beaconed from his eye; something
indeed which never found its way into his talk, but which spoke not only in
these silent symbols of the after-dinner face, but more often and loudly in the
acts of his life. (J. &H., p. 29)
Dans
les réunions entre amis, et quand le vin était à son goût, son regard se
signalait par quelque chose d’éminemment humain, quelque chose qui à vrai dire
ne transparaissait jamais dans sa conversation mais qui s’exprimait, non
seulement par ce muet symbole qu’est le visage après un bon repas, mais le plus
souvent, et avec plus de force encore, à travers les actes de la vie. (J. &H.,
p. 55)
Stevenson situe
l’essence de l’humain non seulement au-delà de l’observable et du descriptible
mais aussi au-delà du langage, ainsi la nouvelle contribue-t-elle à l’émergence
d’un savoir sur le réel (au sens de Lacan), aux limites de la rationalité.
Au-delà
du signifiant
Ancré dans la veine
des « detective stories »,
« The Strange Case of Dr Jekyll and
Mr Hyde » présente un monde à déchiffrer dans lequel les signes
s’avèrent instables, peu fiables. Le récit suit tour à tour la version de
l’histoire de chacun des quatre protagonistes principaux, la vérité ne se
construit que dans la conjonction de leurs expériences et de leurs témoignages.
On l’a souvent souligné, Stevenson nous conduit sur la voie du modernisme.
Utterson porte la lettre
de Hyde à Jekyll à l’un de ses amis qui étudie les écritures, dans l’espoir que
la science graphologique lui permette une avancée de son enquête. Il présente
d’emblée le document comme : « a
murderer’s autograph » (J. &H., p. 54) « un autographe d’assassin »
(J. &H., p. 86). À cette remarque, l’ami répond : « no sir, he said, not mad; but it is an odd
hand » (J. &H., p. 54) « Non, monsieur, ce n’est pas
l’écriture d’un dément, c’est une écriture contrefaite » (J. &H., p.
86), l’adjectif « odd »
exprime plutôt une notion d’étrangeté. Une fois encore se trouve invalidée la
fausse science de la criminologie inspirée de Lombroso. Stevenson attribue au
graphologue une démarche plus prudente, qui ne conclue pas trop vite du signe à
l’interprétation, du signe à la personnalité. L’écriture
ne porte que la trace de l’inquiétante étrangeté de Hyde, qui, par le jeu de
miroir entre les personnages, s’avèrera propre à l’humain. Toutefois,
c’est ce à quoi Utterson reste aveugle en un premier temps. Lorsqu’on apporte
une lettre de Jekyll, le graphologue note bien : « The two hands are in many points identical;
only differently sloped » (J. &H., p. 55) « Les deux
écritures sont identiques sur bien des points. Seule l’inclinaison
diffère » (J. &H., p. 86). Utterson en déduira que Jekyll a rédigé un
faux, il ne pourra concevoir que Jekyll et Hyde font un. En outre, les indices
apportés par la science graphologique restent à interpréter, ce que l’un et
l’autre manqueront de faire correctement.
Partout
les signes sont instables, leur signification changeante, tandis qu’ils ouvrent
sur un au-delà des mots : alors qu’il se tient dans ce qu’il considère
comme « the pleasantest room in London », « la plus agréable
[pièce] de tout Londres », dans la demeure de Jekyll, Utterson constate
pourtant : « and now he seemed
to read a menace in the flickering of the firelight on the polished cabinets
and the uneasy starting of the shadow on the roof. » (J. &H., p.
41) ; « il avait l’impression de lire une menace à travers la lumière
vacillante de la flambée qui dansait sur les meubles cirés et les sursauts
inquiétants des ombres au plafond » (J. &H., p. 71). Jekyll, pour sa part avertit : « my position is very strange – a very strange
one. It is one of those affairs that cannot be mended by talking » (J.
&H., p. 44). Lors de « la dernière nuit », celle
de la découverte de Hyde et de son suicide, Utterson constate : « The wind made talking difficult »
(J. &H., p. 63) « Je suis dans une
situation pénible, Utterson, une situation très étrange, oui, très étrange !
C’est une de ces choses à laquelle aucun
bavardage ne saurait remédier » (J. &H., p. 75) On peut lire en
anglais « à laquelle la parole ne saurait
remédier ». Les événements mettent à mal le signifiant, menacé,
comme l’indique l’image du vent, par l’insubstantiel, l’immatériel.
La nouvelle porte un
savoir sur la jouissance : inhérente à la condition de sujet et incarnée
par Hyde, la jouissance est de l’ordre du non spécularisable, du non
rationalisable, elle échappe au signifiant. Telle est l’idée au fondement des recherches de
Jekyll :
I
was so far in my reflections when, as I have said, a side light began to shine
upon the subject from the laboratory table. I began to perceive more deeply
than it has ever been stated, the trembling immateriality, the mist-like
transience, of this seemingly so solid body on which we walk attired. (J. &H., p. 82)
J’en étais arrivé à ce stade dans
mes cogitations lorsque, comme je l’ai dit plus haut, une lueur inattendue,
issue de mes expériences de laboratoire, vint éclairer le sujet en question. Je
me mis à percevoir, avec plus de pénétration que tout ce qui avait pu être dit
auparavant, la tremblante immatérialité, l’éphémère nébulosité de ce corps en
apparence si solide dont nous sommes attifés. (J. &H., p. 119)
Sa découverte porte
sur la dimension imaginaire du moi, véhiculée par l’image du corps. Le sujet ne
s’y trouve pas représenté. Les travaux de la science moderne étaient à cet
égard propices à conduire sur cette voie, indiquant que la matérialité du corps
est faite d’éléments constitutifs imperceptibles à l’œil nu mais aussi de
particules et de fluides en mouvement, ce que Jekyll qualifie
d’« immatérialité ». Soulignant que l’Un « ne tient qu’à
l’essence du signifiant », Lacan ajoute : « Si j’ai interrogé
Frege au départ, c’est pour tenter de démontrer la béance qu’il y a de cet Un à
quelque chose qui tient à l’être et, derrière l’être, à la jouissance »[3]
Il poursuit : « l’habit aime le moine, parce que c’est par là qu’ils
ne sont qu’un. Autrement dit, ce qu’il y a sous l’habit et que nous nommons le
corps, ce n’est peut-être que ce reste que nous nommons l’objet a. Ce qui fait tenir l’image, c’est un
reste »,[4]
l’habit est à comprendre comme l’image du corps.
Ainsi le corps de Hyde ne fait-il que dévoiler la face de jouissance du sujet, l’objet
a, non spécularisable, qui manque à
être refoulé dans l’angoisse comme l’indiquent les travaux de Freud et de
Lacan.
He
is not easy to describe, indique Enfield à Utterson à l’orée du récit. There is
something wrong with his appearance; something displeasing, something downright
detestable. I never saw a man I so disliked, and yet I scarce know why. (J. &H., p. 34)
Il n’est pas facile à décrire. Il y
a quelque chose qui cloche dans son aspect, quelque chose de désagréable, voire
d’odieux. Je n’ai jamais rencontré personne d’aussi antipathique, sans pour
autant être en mesure de dire pourquoi. (J. &H., p. 62)
Le malaise qui
s’empare de tous lorsqu’ils le voient évoque l’expérience de l’angoisse,
lorsque l’objet cause de la jouissance fait effraction dans le réel et n’est
plus refoulé. « I once saw him and
shared your feeling of repulsion », indique Utterson à Enfield (J. &H.,
p. 60) « Vous ai-je dit que je l’avais vu un jour, et que j’avais éprouvé
comme vous ce sentiment de répulsion ? » (J. &H., p. 92) Poole
reconnaît Hyde pour sa part, à la sensation d’horreur qu’il éprouve en voyant
l’homme masqué (J. &H., p. 68 & 101). L’homme
s’avère un et divisé à la fois par la jouissance, le reste sous l’habit.
Pris
dans le contexte de la science du XIXème siècle, « The
Strange Case of Dr Jekyll and Mr Hyde » en cerne les conséquences tout
en dévoilant la face sombre des idéaux rationalistes. Au revers de ceux-ci,
pointant sur les limites de la science, la nouvelle anticipe sur la découverte
freudienne en dévoilant la face de jouissance du sujet de l’inconscient et son
inéluctable division. Les ingrédients du mythe s’y trouvent dès lors
réunis : le texte véhicule un savoir sur l’inconscient comme produit du
discours de la science ; il dévoile aussi un savoir sur le sujet de
l’inconscient dans son rapport à la jouissance, accentuant la question de la
culpabilité et du surmoi. Néanmoins, ce texte se situe à une charnière, reflet
du tournant épistémologique qui s’amorce en cette fin de siècle. Il entrevoit
l’inexistence de l’Autre, conséquence du triomphe du discours de la science.
L’intériorisation du monstre y contribue (le texte s’écarte de Dracula et de Frankenstein par ce paramètre). Néanmoins la troisième condition du
mythe se trouve réalisée. Le mythe nécessite la subsistance d’une référence à
l’Autre. Il se trouve ici incarné en la figure de Hyde, il est confondu avec le
sujet, attestant d’une crainte : que l’effacement de l’Autre comme
instance de la garantie cède la place à l’Autre de la jouissance illimitée. À cet
égard, « The Strange Case of Dr Jekyll and Mr Hyde » s’avère
incontestablement l’un des derniers grands mythes modernes.
Sophie Marret-Maleval est psychanalyste, membre de l'Ecole de la Cause Freudienne, professeur au département de psychanalyse à l'Université de Paris 8.
Images : 1, whatredread.blogspot.com 2, au.fil.des.livres.over-blog.com 3, Dr. Jekyll and Mr. Hyde is a 1931 American Pre-Code horror film directed by Rouben Mamoulian and starring Fredric March.cinemaknifefight.com
[1]
R.L. Stevenson, « The
Strange Case of Dr Jekyll and Mr Hyde », Harmondsworth, Penguin,
(1986) 1979, traduction de J-P. Naugrette, Paris, Livre de Poche, 2000.
[2] Daniel Boorstin, Les découvreurs, (1983), Paris, Seghers,
1986, p. 271.
[3]
Jacques Lacan, Le séminaire livre XX, Encore, p. 12
[4] Ibid.
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