Yvonne
Lachaize-Œhmichen
« La
piel que habito »
« La science est
une idéologie de la suppression du sujet. »
( Lacan, Autres Écrits,
« Radiophonie » p.437).
Le savoir du maître
plaque sa science anatomique sur un organisme afin de le modifier, mais ne peut
rien sur le « parlêtre » :
conjonction du manque-à-être et de l’être de jouissance de « LOM »
qui de ce corps a possession.
Il convient, en effet
de distinguer :
1 - Le corps spéculaire et son image dont se
saisit notre « société du spectacle ».
2 – Le corps symbolique
de la nomination et du genre.
3 – Le corps réel dans
le tressage du vivant et du verbe, qui échappe au regard et ne peut que se
mi-dire.
C’est là ce que nous fait entendre le dernier film de Pedro
Almodovar :
« La piel que habito »
L’acteur Antonio Banderas y représente un chirurgien que
même sa mère, pourtant toute dévouée à son service, décrète fou. Cet homme, ce
Pygmalion, va vouloir mettre au monde sa créature. Démiurge au-dessus de toute loi, il se saisit d’un jeune garçon. Serait-ce
une vengeance : ce chercheur le penserait responsable d’un viol – de fait
inabouti – propulsant sa fille au suicide par défénestration, comme sa mère
l’avait réalisé auparavant sous ses yeux ? Les choses ne sont pas si
simples. Le spectateur prend conscience qu’il a fait subir au corps de cet
homme séquestré, une vaginoplastie et de multiples interventions sur sa peau —
objet de ses recherches de savant —, afin de recréer l’image de sa femme morte.
Vicente d’abord ligoté, puis emprisonné est devenu Vera, grâce à son scalpel.
Elle est la séduction incarnée. Il tombe dans le piège de l’amour, ce qui le
perdra.
Ce chirurgien abuse de son pouvoir certes, confirme Almodovar dans
un entretien, mais c’est là, essentiellement, l’expression de ce qu’il en est
de la relation entre les sexes quand ne règne que la
jouissance de l’Un. Vera, traitée comme une poterie que l’on sculpte,
semble accepter la mascarade. Elle feint d’être à lui pour mieux l’assassiner
et finalement fuir, en l’ayant totalement dupé.
Il s’agit donc d’un transsexualisme à l’envers, pratiqué d’office par la
seule volonté d’un médecin pervers sadique, pur sujet sans états d’âme, pour
qui, sous prétexte de la science, tous les moyens de sa jouissance sont bons.
Ceci nous permet d’entendre ce que nous dit Lacan dans le Séminaire de
L’identification (chapitre XV) : « C’est en tant qu’objet que
le sujet sadien s’annule », pur sujet, c’est là ce qu’il croit. On voit
ici combien il convient de distinguer le petit autre réduit à néant et l’Autre
avec un grand A, cause transcendante, la science, à laquelle ce chirurgien se
soumettrait, et dont il argue aux yeux des autres. « Pour lui l’Autre
existe {…} L’Autre est absolument essentiel », insiste Lacan dans le
Séminaire X de « L’angoisse » (p.193). Le sadique veut la réponse de
l’Autre, tandis que le névrosé accepte sa non-réponse et trouve dans un
partenaire (a) « les vertus de sa demande initiale »
(L’identification chapitre XV). Le névrosé renonce à « interroger l’objet
sur ce qu’il a dans le ventre » (Séminaire VIII, « Le
transfert » p.453), se contentant de la jouissance, même feinte, de son
partenaire. Pour le pervers, « c’est en quelque sorte l’envers du sujet
qui est cherché », « J’ai eu la peau du con », triomphe le tourmenteur
de Justine. « Il s’agit du passage à l’extérieur de ce qui est le plus
caché », nous précise encore Lacan. Mais la visée de l’opération échappe au
pervers : « à savoir le caractère instrumental à quoi se réduit la
fonction de l’agent » qui cherche à « réaliser la jouissance de Dieu »
dont l’angoisse exigée de la victime serait le signe : les cris de douleur
ne sauraient mentir. C’est là une réponse réelle de l’Autre derrière
l’autre-partenaire, qui vient confirmer la réalité du phallus et de la
puissance phallique à quoi le pervers sacrifie. Pour lui, il y a identification
du phallus et de l’Autre. Le sujet sadien
dans son aliénation au grand Autre qui passe par le déni et va jusqu’à la
destruction de l’objet sexuel, finit par se mettre
lui-même, sans qu’il le sache, en place d’instrument de cet Autre
« pour la jouissance duquel il exerce son action de pervers sadique »
(Séminaire XI, p. 169).
Le chirurgien du film a pratiqué l’opération sans la demande, encore
moins le consentement du sujet devenu la marionnette de la jouissance voyeuriste
de l’Autre. « Ton jouet va disparaître » lui lance Véra quand elle
tente de se trancher la gorge, retournant le couteau contre elle-même, dans une
première tentative d’évasion.
Cet homme a fait d’abord un choix d’objet-narcissique, comme le dirait
Freud. Il construit une image idéale fondée sur une condition d’amour qui lui
est nécessaire venant pallier au rapport sexuel qu’il n’y a pas. Il veut retrouver
la femme dont il a fait une
idole. Devenu amoureux après qu’elle ait subi un viol, c’est d’une
position anaclitique, soit d’un « certain jeu, dit pervers du (a) »
(Séminaire XVI p.302), qu’il pense imaginairement la rendre toute à lui en la
complétant. Il se fait alors tel Jupiter s’accouplant à Léda sous le
déguisement d’un cygne, évoqué par Lacan à la fin du Séminaire de « La
relation d’objet » (p.434) : « un cygne qui se conjoint
quasiment à elle en un mouvement d’ondulation non moins délicat que ses
formes ». Jupiter s’est donc fait animal, non divisé par une quelconque
subjectivité dans la pureté du sexe érigé, ainsi devenu « fétiche
noir » (Kant avec Sade).
Au total, le désir de ce savant pour celui qui de lui est devenu : elle, ne s’adresse qu’à l’image longuement façonnée et aux
« agalmata » qu’il veut bien y trouver. Le sexe affiché n’est là qu’une apparence qui n’implique en rien la
subjectivité de sa victime. En effet, Vicente, après avoir tué ceux qui le
séquestraient et malgré sa robe, affirme à la fin du film : « je suis
Vicente », forçant la reconnaissance de ceux qui l’avaient autrefois
connu. L’habit ne fait pas le moine, « Si
c’est un homme » !
Yvonne Lachaize-Œhmichen est psychanalyste, membre de
l’École de la Cause Freudienne à Paris.
Source de l'image : Susi Sánchez - Madre de Vicente Lennie - Cristina Bárbara, cineinformacion.blogspot.com
