Gil Caroz
« Corps et objets
sur la scène »
Gil
Caroz prononça ce texte lors de l’ouverture du
VIème Congrès de la New Lacanian School :
« Le
corps et ses objets dans la clinique psychanalytique »
À Gand,
les 15 et 16 mars 2008[*].
Le corps et ses objets
Les phénomènes cliniques que nous
voulons étudier à partir de ce binaire doivent être situés par rapport à quelques transformations dans le discours de la science.
Plus précisément, ces dernières décennies, nous sommes témoins d’un changement
de vitesse éthique dans certains domaines de la médecine. Aux côtés de la
chirurgie traditionnelle qui soigne le corps souffrant et défaillant, ou qui
restaure un corps défiguré par tel ou tel accident, on trouve celle qui
s’applique à améliorer certaines performances et apparences du corps, sans que
celui-ci soit atteint.
L’enjeu économique de cette nouvelle
éthique médicale est important. Les produits, les organes et l’acte chirurgical
sont mis sur le marché comme tout autre objet. Du coup, on constate une
certaine prudence en matière de réglementation de la médecine esthétique.
Ainsi, en Grande-Bretagne par exemple, autant la réglementation étatique des
psychothérapies par la parole bat son plein, autant l’usage de la médecine à
des fins de perfectionnement du corps est très peu réglementée. Cet usage de la chirurgie esthétique est considéré comme
un droit du consommateur, ce qui fait écho à la prophétie de Lacan selon
laquelle à partir de l’adage « ton corps est à toi » et à l’aide de
la science, « on va venir en droit, ce corps, à le détailler pour
l’échange »[1].
Le corps et son image
Le premier objet à améliorer est
l’image narcissique en tant que celle-ci précède la série des investissements
libidinaux des objets du monde. Dans ce domaine de l’image, la médecine excelle
particulièrement depuis de longues années. Aux côtés de l’épilation au laser,
l’implantation de cheveux, le remplissage des rides dues au vieillissement,
évoquons l’usage du Botox. Cette substance toxique paralyse les muscles du
visage responsables des rides dues aux manifestations de jouissances, qu’on
nomme « colère », « inquiétude » ou « joie ».
D’autres interventions, chirurgicales, sont plus agressives. On y compte les
augmentations mammaires, la plastie abdominale et les liposuccions.
Ces phénomènes sont devenus des
phénomènes de masse qui témoignent de ce que l’image du corps est passée à un
nouveau registre. Là où le Nom-du-père était son soutien, ce sont les icônes de
nos consommations qui donnent le ton. Selon une publication récente, soixante
pour cent des stars hollywoodiennes ont subi l’une ou l’autre de ces
interventions. De fait, ces pratiques qui visent à effacer les traits
subjectifs qui s’inscrivent sur le corps, font passer au réel et momifient une
image qui n’était jusque là qu’un idéal non réalisé, une anticipation parfaite
d’un corps qui se savait fragmenté et manquant.
Or, nous constatons dans la clinique,
que l’intervention médicale ne modifie pas la structure. Elle n’abolie pas
nécessairement l’écart entre « l’image spéculaire » et « l’être encore plongé
dans l’impuissance »[2]
comme dit Lacan. La position du sujet prime en quelque sorte sur l’intervention
chirurgicale. Pour certains sujets, la chirurgie
plastique reste un voile mis sur un manque, comme une sorte de maquillage. Pour
d’autres, cette opération qui agrafe un masque figé à l’être du sujet, produit
une grimace crispée du réel à l’endroit où elle devait justement le couvrir.
L’objet séparé du corps
Le fait de couper dans le corps, d’en
soustraire des organes, d’en greffer d’autres, d’ajouter l’un ou l’autre
produit industriel, que ce soit pour soigner ou à des fins esthétiques, nous
met sur la piste d’un autre rapport du corps à ses objets. Ici ce n’est pas
l’image du corps qui est mise en avant, mais, d’une part la coupure et la
séparation de l’objet, et d’autre part son incorporation.
Pour la psychanalyse, la coupure
entre le corps et l’objet est de structure. Elle est opérée par la castration,
et elle marque le rapport du corps à l’objet d’une nostalgie à l’objet perdu,
dont la jouissance localisée dans les zones érogènes est le mémorial. Ceci, sur
deux versants que Jacques-Alain Miller nous a appris à repérer[3].
Si chez Freud, cette coupure de la castration est insérée dans toute une
construction mythique, Lacan, lui, nous épargne le mythe. Pour lui, la coupure
est une opération signifiante immergée dans les organes du corps, sans passer
par un Autre mythique. La castration, le sacrifice et l’objet perdu qui
impliquent l’Autre comme agent, cèdent ici leurs places respectives à la
coupure, la « sépartition »[4]
et l’objet cessible.
Mais là où dans la psychanalyse le
rapport du corps à l’objet s’est défini à partir d’une soustraction qui obéit
d’une façon ou d’une autre aux lois du signifiant, nous sommes confrontés aujourd’hui
à ce que nous pouvons considérer comme une montée
de la coupure sur la scène de la réalité culturelle. Les manifestations
de cette montée sur la scène sont différentes selon qu’elles sont perçues dans
le domaine de l’art, de la religion, du marché ou de la science. À partir du
moment où la science permet de considérer le corps comme un bien chiffrable, on
ne fait plus toujours la différence entre une pratique légitime de soin, et la transformation du
corps en objet d’échange vendu au détail. C’est déjà le cas pour le
trafic d’organes, poussé en Chine à un cynisme d’un business dont les objets sont les organes des condamnés à
mort.
Mais il n’y pas que la coupure du
corps qui monte sur scène de la réalité. C’est le cas aussi pour les
récupérations de la jouissance perdue par l’effet de la castration. Ainsi par
exemple, certains chercheurs prétendent pouvoir
mettre au pas de la science la jouissance féminine. On apprend que le
fameux « point G », responsable de l’orgasme vaginal, a été enfin
localisé. On pense déjà aux interventions qui permettront de gonfler cette
nouvelle zone érogène afin d’amplifier la puissance de ses effets. Voilà qu’on
veut greffer non seulement des organes, mais aussi la jouissance même.
Deux réels
Cette montée sur la scène de la
réalité, n’est pas sans lien avec le discours dominant de la quantification tel
que Jacques-Alain Miller l’a déployé récemment. L'imagerie par résonance
magnétique du cerveau, identifie et traduit la vie psychique en image incarnée.
D’ailleurs, ce que Jacques-Alain Miller a appelé « les promesses du
cognitivisme », participe aussi de l’amélioration du corps. L’immersion du savoir dans le réel du corps fait rêver.
On parle déjà de produits qui vont améliorer les performances intellectuelles.
Le New Scientist à Londres a déjà évoqué la possibilité que dans un
avenir proche on pourra augmenter ses chances de rentrer à Harvard en
s’administrant quelques substances.
Le passage de la structure à un réel
n’est pas seulement une démarche neurocognitiviste. Elle est présente également
dans la psychanalyse. Nous, nous faisons passer dans le réel des éléments comme
l’inconscient ou le symptôme qui, au départ, sont conçus plutôt comme
appartenant au registre symbolique. Sauf qu’il ne s’agit pas du même réel. Jacques-Alain Miller nous a décrit le passage
au réel de l’amour dans les idéologies « neuro » : l’amour est
l’effet d’une baisse de sérotonine dans le cerveau. Du côté de la psychanalyse,
Lacan souligne une présence de l’amour dans le réel comme une des dimensions du
transfert. Mais là où le réel de la science implique un savoir dans le réel,
pour nous, au bout du compte, tout savoir ne reste qu’une métaphore, car le
réel est cerné mais ne s’atteint pas par le symbolique. À partir de là, nous
pouvons conclure que le phénomène que nous repérons dans le discours médical,
le passage à l’acte de la coupure, n’est qu’une manifestation de ce que le réel
de la science a pris le dessus par rapport à celui de la psychanalyse.
Résistances
Fort heureusement, la parole n’est
pas si vulnérable. C’est ce que m’a appris un homme que j’ai été appelé à
rencontrer à l’hôpital juste après une greffe dans un moment de vacillement, et
qui m’a demandé, désespéré : « Comment est-ce que je pourrai
continuer à aimer ma femme avec mon nouveau cœur ? » Cet homme nous
indique que tout au plus, la coupure et l’incorporation de l’organe lui a fait
toucher du doigt ce que dit Lacan de la cause du désir, à savoir qu’elle est
« déjà logée dans la tripe »[5].
On voit bien donc que la structure
résiste d’elle-même à son rabat sur le réel du corps. Il y a aussi des
discours, comme le discours religieux, qui y résistent. En Malaisie par
exemple, les autorités musulmanes ont lancé une fatwa interdisant
l'usage du Botox à des fins esthétiques. Pour notre part, nous n’essayons pas
d’arrêter « l’inarrêtable ». Plutôt, nous adaptons notre acte à
l’état de l’Autre de la science. Face à ces
phénomènes, nous nous orientons à partir de la dimension de la présence réelle
dans le transfert que nous avons évoquée plus haut. Le transfert n’est
pas qu’une erreur d’adresse, ni simplement une répétition symbolique d’une
situation du passé. C’est un amour présent dans le réel, auquel il faut
répondre par un mode de présence qui ne laisse pas tomber le sujet.
C’est là que se trouve notre façon
d’accompagner les phénomènes que nous avons décrits. En faisant monter sur la
scène un autre réel, le réel de la relation transférentielle, nous nous donnons
les moyens de greffer le symbolique là où il est devenu précaire. C’est ainsi
que nous comprenons le mouvement qui, ces dernières années, fait monter
l’analyste du Champ freudien et des Écoles de l’AMP[6]
sur la scène du monde de diverses façons. Par cette sortie de sa clandestinité,
l’analyste joue sa partie comme corps et objet particuliers, qui ne sont pas
sans effets sur les autres discours présents dans la cité.
Gil Caroz est psychanalyste, membre de l’École de la Cause freudienne, président de l'EuroFédération de psychanalyse, enseignant à la Section clinique de Bruxelles.
[2] J. Lacan, « Le stade
du miroir comme formateur de la fonction du Je », Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 94.
[3] Cf. Jacques-Alain Miller,
« Introduction à la lecture du Séminaire de L’angoisse », La Cause freudienne, n°58 et 59.
Source : 1/... des films 1956-1960 Les yeux sans visage de Georges Franju, Pierre Brasseur, Béatrice Altariba.Home.scarlet.be
2/ La Cause freudienne ... decitre.fr/
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