Sylvie
Thuault-Legendre
« Le corps et l’écriture dans la séance analytique »
Ce travail se situe dans
un cheminement autour de la question du traitement de la psychose. Je
l’illustrerai ici par un exemple clinique et, particulièrement avec la question du corps et de l’écriture dans le traitement
de la psychose.
À partir d’une séance un
peu mouvementée, Corentin et moi ferons l’expérience de l’écriture, et ce, dans
le transfert.
Corentin est un jeune
homme de dix-sept ans et demi. Lorsqu’il vient me voir, il a seize ans. Mutique depuis l’âge de deux ans, il
est suivi depuis ses cinq ans.
On me le présente comme
ayant de nombreux troubles du comportement. À moi, il se présente avec un
discours incohérent ; son expérience interne est peuplée de violence, de
sang, de sexe. Il ne fait rien et ne veut rien faire.
De nombreux
mois se succèdent à l’écouter, lorsqu’un jour, il se déchaîne dans mon bureau,
tel un pantin,
il saute dans tous les sens, il frappe à coup de pied le fauteuil où il était
assis, en vociférant contre sa grand-mère qui lui avait fait une réflexion. Je
ne bouge pas, je ne dis rien, j’attends, il se calme.
S’agit-il là d’une mise en
scène de la jouissance, d’une
expression de la jouissance, Corentin semblant en prise avec la jouissance de
l’Autre.
Je lui propose d’écrire.
Il est d’accord.
Après cet épisode, il
acceptera mes interventions, et même, les sollicitera dans leur fonction de
repérage. En filigrane, il déploie un certain nombre de questions : À quoi
je sers ? À quoi çà sert d’apprendre ?
Et il écrit,
par ma main il écrit, ma main lui sert pour écrire, il suit ma main et
lorsque j’arrive au bas de la page, il dit : « j’ai fini. »
Ces textes débordent de
jouissance, mais sont cadrés par la feuille blanche, la parole incohérente se
disloque, se décompose en lettres sur la feuille.
Il y a dépôt, sur les
textes, il ne dit rien et n’y revient pas. Il me les dépose. Les textes sont
crus, déliés, mais le lien s’articule par la suite des textes que je date et
que je conserve, que j’archive dans une chemise à cet effet. Le lien se fait
dans la séance, un rythme se dégage, il parle, puis il écrit.
Lorsque la jouissance se
déchaîne, je lui dis : « Écrivez » ; lui-même fait appel à
l’écriture quand il est englué dans ses pensées, sa jouissance.
Les séances finissent par
se passer calmement, il fait appel aux mots quand le réel le persécute.
Il parle de ce qu’il vit,
de ses questions, il a envie de faire certaines choses. En effet, son attitude se modifie auprès de son entourage, moins tyrannique, on
dit de lui qu’il est serein, qu’il aide aux tâches quotidiennes.
Il dit : « j’en
ai marre de l’image d’handicapé, on ne voit pas à l’intérieur, je veux mon
intimité. » Il exprime un dedans et un dehors de son corps, et non plus un
corps que se déchaîne, s’agite, hurle ; évoquant plus la marionnette que
l’humain. Aujourd’hui, il accepte de s’humaniser.
L’écriture, pour
lui, a une fonction de dépôt de la jouissance, mise à distance,
localisation de la jouissance, face à la dissolution de sa pensée, effet de la
forclusion du Nom du Père. La feuille blanche vient cadrer, faire limite au réel,
introduit une coupure, un bord, là où le
langage se déchaîne.
Lorsqu’il
commence à écrire, au début des séances, il défait et refait le lacet de sa
chaussure. Je relie cela à deux autres éléments, un graphisme qu’il fait :
et
un cercle qu’il creuse sur la terre en marchant, lorsqu’il va à sa maison de
campagne. Il emprunte toujours le même chemin,
tourne en rond, touche les arbres au même endroit et creuse ainsi un
cercle. Ceci me fait penser au nœud Borroméen, dans cet aller-retour, ce geste
de faire défaire le lacet, et l’astérisque. Nouage à faire peut-être avec
l’écriture. Quant au cercle creusé, je pense à une trace qui entoure le trou.
Finalement,
lorsque je le rencontre, Corentin passe son temps à lutter contre la
dissolution de la pensée, par son monde imaginaire interne, par ces rites, le
cercle qui creuse la terre, le refus de tout changement. Le réel le traverse,
qu’est-ce qui fait limite pour lui ?
Comment le corps de l’analyste est-il mis en jeu, puisque c’est ma main qui
écrit ?
Limite
entre lui et moi, limitation de la jouissance par l’écrit, support de ses
pensées, qui, peu à peu, s’ordonnent et lui permettent donc de penser à autre
chose.
Qu’est-ce
qu’écrire pour Corentin ? L’écrit, là, lui permet-il de se rassembler autour
de cette idée d’écrire, comme séparation, comme tiers entre lui et
l’Autre ?
L’écrit
laisse une trace, une trace écrite qui, quand bien même elle n’est pas lue,
reste la trace de l’écrit qu’il me dépose, qu’il inscrit dans un lien.
L’écrit
lui permet-il de localiser, sur sa feuille, ce qui pour lui n’a pas de sens,
telle l’existence, son existence ? L’absence de sens qui l’empêche de
s’inscrire, s’engager ? Trouve-t-il là une séparation possible avec
l’écrit ?
Tentative
de suppléance qui, si ce n’est pas se faire un Nom, pour autant, a une fonction
dans le champ de la psychose et peut être le traitement de la psychose.
L’astérisque
de Corentin n’est-il pas sa propre initiative d’écriture du Nœud Borroméen,
donc sa tentative de guérison ?
Sylvie Thuault-Legendre
est psychanalyste au Mans,
membre de l’ACF-VLB.
Elle sera discutante, samedi 22
septembre, lors de la première Table ronde : "La science, la fiction et le corps".
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