Yohan Trichet et Élisabeth Marion
Vous trouverez dans le
texte qui suit certains des thèmes
qui feront l’objet de discussion avec nos
invités lors la
Table Ronde du samedi 22
septembre
intitulée
« Le désir du
scientifique et le sujet de l’inconscient »
« Que nous apprend la fiction sur le désir à l’œuvre dans
la science ? »
Plus
que jamais, la science et ses chercheurs, à l’époque de l’inexistence de
l’Autre et de l’absence de garantie quant à la vérité[1], nous donnent une image d’elle-même
affolante, celle de la figure du savant fou que rien ne semble devoir arrêter
dans la réalisation de ses recherches. Ainsi, les comités d’éthique sont institués
comme des remparts contre la jouissance folle qui peut s’emparer de certains
scientifiques s’employant, au prix de leur vie, à vouloir entamer le réel. Que pouvons-nous repérer de ce désir particulier qui
anime certains scientifiques ?
La
fiction cinématographique et son pouvoir de vérité peuvent nous aider à ce
repérage. Dans La piel que habito (2011)
de Pedro Almodovar, ou dans de nombreux films du cinéaste canadien David
Cronenberg, comme The Fly (1986) ou encore Chromosome
3 (1979), sa mise en scène le montre sans limite. Comme Frankenstein, le Dr
Ledgard va jusqu’à créer un nouvel être. Le désir du savant est en lien avec un désir de toute
puissance, prométhéen, mais aussi démiurgique, ce qui renvoie à un désir
d’éternité ancré dans l'infantile (dans la toute puissance du moi, et donc dans
l'imaginaire). Dans ces fictions, les scénarios, pour indiquer l’absence de
limite à ce désir, mettent en scène des transgressions, le franchissement des
limites de la loi. Quelles bornes franchissent les
avancées de la science ? Peut-on parler de transgression ? La
science a fait évoluer les limites du savoir, et bouscule par là même celles de
la loi. On peut penser ici aux recherches sur le génome, le clonage, les
greffes d’organe… La thèse lacanienne peut être énoncée ainsi : la science se
fonde sur l’exclusion du sujet de l'inconscient. Cette exclusion est-elle
imputable au désir du savant, c'est-à-dire est-elle contingente à tel ou tel
savant ? ou bien est-elle définitoire du discours de la science ?
Il serait
intéressant de questionner ce que vise le désir du savant. La
piel que habito est véritablement un film contemporain, au sens où il
témoigne de notre époque que Jacques-Alain Miller a su définir comme celle où
l’Autre n’existe pas. On y trouve également les préoccupations les plus
actuelles, notamment celle de la prévention. De par son intrigue, ce film est
porté par cette logique de prévention des risques : l'épouse d’un chercheur se
suicide, car son corps et plus encore son visage brûlé la rendent monstrueuse. Son
image aperçue dans un reflet lui est à ce point insupportable qu’elle se
défenestre. Dans un laboratoire clandestin où il fait des manipulations
génétiques interdites, le docteur Ledgard met alors au point une peau
ininflammable[2]. Tout comme Frankenstein se lance à corps perdu dans
des expériences démiurgiques suite au décès de sa mère, ce chirurgien, souhaite
'réparer', annuler la mort de sa femme, en donnant son apparence, du temps de
sa beauté, à une femme créée à partir du corps d’un homme et contre sa volonté. En effet, c'est bien
du corps de la femme dont il est question dans ces deux films, de son corps et de
l'énigme de sa jouissance, qu’un savant tente de borner. Dans ces deux films,
la question de la jouissance est très importante.
Les
genres littéraires ou cinématographiques du fantastique ou de science fiction sont
des espaces narratifs privilégiés pour mettre en scène le rapport d’un sujet,
ici un savant armé de son désir et de techniques, avec le réel. Avec une acuité propre à ces genres, la fiction y vaut comme une anticipation
imaginaire du dépassement de l’impossible et des limites auxquelles se
confronte la science. Le corps, au
centre de ces fictions, est un objet de la science, et même l'objet des
sciences médicales et chirurgicales. Ces films mettent en scène une certaine
vision du corps par la science, le réduisant à un organisme.
À
en croire l’idéologie scientiste et positiviste, l’impossible de la science, c’est-à-dire
son réel n’est pas de structure, mais en attente d’être possible. La science semble
rendre possible l’impossible, cherche des lois dans le réel, dans la nature,
comme l’explique Jacques-Alain Miller[3] dans sa conférence « Le réel au XXIème siècle », et
tente de le faire reculer au prix de l’exclusion du sujet, de l’être
sexué, comme le montre La piel que habito.
Mais justement, dans ces fictions ça ne marche pas :
les mises en acte de ces scientifiques butent contre le roc de la subjectivité
de leur créature. Ce qui précipite du reste la mort même de ces
scientifiques, la créature se vengeant de son créateur, qui a dénié son
existence de sujet.
Pour
conclure, ces fictions, ces œuvres d’art, sont très intéressantes car elles recèlent
un certain savoir, l’artiste précède en cela le psychanalyste, affirment Freud[4], puis Lacan[5]. Il le précède, mais à son
insu, dans la mesure où ce savoir que possède l’œuvre n’est pas un savoir
transparent à l’artiste lui-même. Disons avec Sophie
Marret que l’œuvre possède un savoir latent et intuitif sur la logique de
l’inconscient. Ainsi, elle propose de « comprendre l’émergence d’un mythe
moderne comme Frankenstein (…) comme l’écriture d’une vérité refoulée par la
science »[6].
Yohan Trichet est psychologue clinicien au Mans, chargé de cours à l'université de Rennes 2, membre
de l’ACF-VLB
Élisabeth Marion est
psychanalyste au Mans, membre de l’ACF-VLB
[2]. Dans la version du DSM V en cours
de rédaction, avaient été introduit des syndromes à risque, tels que le
« syndrome de risque de psychose ». Sous la pression de critiques
légitimes – faible pertinence clinique et conflit d’intérêt avec l’industrie
pharmaceutique – ils seront vraisemblablement retirés. Cf. La Sagna P. « Le DSM
est-il en train de pousser son champ du signe ? », Lacan Quotidien, n° 207, 15 mai 012. Et aussi Collectif. Pour en finir avec le carcan du DSM,
Toulouse, Érès, 2011.
[3]. Présentation du thème du XIème
Congrès de l’AMP, Conférence de J.-A. Miller. « Le réel au XXIème siècle »,
Lacan Quotidien; n°216, 28 mai 2012.
[4]. Freud S. Le délire et les rêves dans la
Gradiva de W.
Jensen (1907), Paris, 1983, Gallimard, p.
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