Jean-Pierre Deffieux
« Les métamorphoses d’Almodovar »
Article paru en septembre 2011 dans
Lacan Quotidien N°29
www.lacanquotidien.fr
«Toutes greffes dehors » : Libération, mercredi 14
septembre, intitule ainsi un article d’Eric Favereau : greffes de mains, de
visages, cœur artificiel implanté dans le corps, reconstruction d’organes à
partir d’auto greffes, trachée auto-fabriquée à partir d’un lambeau de peau,
construction d'une bronche artificielle à partir du tissu aortique, tout cela n’est
pas en projet : tout cela est déjà réalisé et de façons répétés. Le dernier film d’Almodovar, La Piel que habito, pousse à son paroxysme les conséquences pour le sujet de ces
avancées de la recherche médicale :
L’écart est saisissant entre l’image de cette féminité exacerbée et le corps étrange de cette créature androgyne et gymnaste quasi virtuelle, recouverte d’une combinaison moulante couleur chair protégeant sa peau. Le mystère de la féminité apparait avec toute sa force dans cet écart même. La nouvelle peau qui lui a été greffée, Vera arrive peu à peu à l’habiter en exerçant son corps à de longues pratiques gymnastiques et relaxantes auxquelles elle s’adonne de longues heures par jour, mais aussi par une pratique de sculpture qui met eu jeu le collage de tissu sur des sortes de marionnettes : c'est à dire elle-même, ce qu’elle a été contrainte de devenir. Belle, mais tellement étrange, et étrangère à elle-même. Cette peau, elle l’apprivoise peu à peu, mais, en revanche, ce qui lui est impossible, c’est de lier son être, son être sexué d’homme, à ce « sac de peau vide ». On croit un moment que l’amour, la naissance d’un sentiment amoureux pour son bourreau, va permettre ce nouage, mais ça ne tient pas, et lorsqu’elle voit dans un journal la photo de l’homme qu’elle était, elle est débordée par la force de la pulsion de mort. Alors, elle tue l’horrible auteur de cette métamorphose programmée. Le bouclage du film, son point de capiton, est la courte phrase que Vera vient dire à sa mère qui ne peut la reconnaitre. Elle arrive chez elle, revêtue des semblants de la féminité, jolie robe et maquillage, et lui dit après un long temps de silence : « Soy Vicente ». Elle est Vicente, de toujours pour toujours, à jamais dans la peau d’une autre, revêtue de cette enveloppe féminine. Encore un artiste qui appréhende la structure avec une parfaite justesse, sans probablement en avoir le savoir. Cet Almodovar lacanien démontre qu’aucune science, aucun découpage du corps, ne commandera jamais le rapport du parlêtre à la singularité de sa jouissance.
Jean-Pierre Deffieux est psychanalyste, psychiatre, enseignant et co-responsable de la Section Clinique de Bordeaux, membre de l'Ecole de la Cause Freudienne.