Gérard Wajcman
"Le syndrome Salomé"
Extrait de L’Œil absolu,
paru chez Denoël en 2010.
Dans la volonté de tout voir, toute tache
aveugle fait tache. Elle traumatise. Ce qu’on ne peut voir, il faut le voir. La
science commande cela, et cela commande la science. Sur la terre comme au ciel.
Pour les corps comme pour les avions.
Grenouille transparente, explosion de
l’imagerie médicale, la médecine aujourd’hui cherche à réaliser dans les faits
l’histoire biblique de Salomé et la danse des sept voiles, mais dans la version
qu’en a donnée Alphonse Allais : « Voilà la perverse beauté qui,
lentement, ôte le septième et dernier voile et apparaît enfin entièrement nue à
Hérode ; alors le roi frappe dans ses mains et dit “Continue, enlève le
voile suivant ”».
Raconté ainsi, le récit dévoile la logique du
dévoilement en la menant à son comble, sinon à son terme, jusqu’à transformer
la danse lascive de Salomé en martyre de Marsyas (dans la mythologie grecque,
pour avoir défié musicalement Apollon, ce satyre sera écorché vivant).
Le récit invite à réfléchir sur le délicat
problème du strip tease intégral,
d’une nudité absolue, qu’on l’entende comme dévoilement
d’une vérité ultime de l’être, d’une identité dernière, du secret du désir ou
de l’énigme de la féminité. Le récit d’Alphonse Allais ouvre à d’infinis
commentaires. Je me limiterai à deux.
En même temps, ce que le bon roi Hérode
cherche à voir sous les voiles, dans le corps de Salomé, c’est le secret de son
désir, ce qui le fait bander. Et là, ce que laisse entendre Alphonse Allais,
c’est que les voiles tomberont les uns après les autres, qu’Hérode pourra bien
mettre les os nu et changer la danse perverse de Salomé en une danse de mort,
le strip tease sera sans fin. Y’a
rien à voir.
C’est pourquoi Lacan donne d’abord raison à
Hérode, le corps visible est un voile ; mais ensuite, pour la gouverne
d’Hérode, pour se garder de tant de sauvagerie, il prévient qu’il y a certes un
objet sous les voiles du corps, un objet qui recèle le secret du désir, mais
que le secret de cet objet, c’est que
c’est un objet sans image, un objet supposé — en fait, cet objet qui glisse et
se glisse sous les voiles, c’est le regard d’Hérode lui-même. Telle est l’autre
leçon, lacanienne, d’Alphonse Allais.
Mais la science de nos jours ne lit pas
Alphonse Allais, ni Lacan. Elle préfère voir.
Gérard Wajcman est psychanalyste,
membre de l’École de la Cause Freudienne, maître de conférences au département
de psychanalyse de l’Université de Paris 8. Il dirige le Centre d’étude d’histoire
et de théorie du regard.
Sources, image 1: wajc8.jpg, lacan.com, image 2: L'Oeil absolu, decitre.fr
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