Marie-Laure Leconte
« Marie Curie :
la science, une question de vie et de mort »
Ce texte est écrit à
partir d’un travail publié en 2011
par l’ACF-VLB sous le titre
« Marie Curie, oser être différente »
dans un ouvrage collectif intitulé :
"Le sujet et sa dimension d’exception,
Découvertes et créations singulières"*
par l’ACF-VLB sous le titre
« Marie Curie, oser être différente »
dans un ouvrage collectif intitulé :
"Le sujet et sa dimension d’exception,
Découvertes et créations singulières"*
Toute sa vie, Marie
Curie a écrit : journal, correspondances, livres, parutions
professionnelles… et sa production écrite nous donne des éléments de ce qui a
forgé son désir scientifique. Nous allons essayer de le mettre en évidence. Comme
dans les films, Frankenstein et La Piel que habito, le désir des deux
scientifiques pousse, agit sans limite et les mène à la destruction. Nous
allons voir comment se met en place ce désir de science pour Marie Curie, désir
dont les conséquences seront de l’affecter physiquement ainsi que ses proches,
désir que seul le réel de la mort arrêtera.
La science dans la vie de Marie Curie
Marie Curie naît en 1867 à Varsovie,
dans une conjoncture marquée par la maladie dans sa famille et par la souffrance
d’un pays occupé. Dès sa naissance, elle est
confrontée à la tuberculose de sa mère qui reste distante de
ses enfants de peur de les contaminer. Marie a toujours connu sa mère
souffrante, refusant de l’embrasser, sans comprendre le pourquoi de cette mise
à distance corporelle. Le décès de sa mère en 1878 est vécu comme un événement
énigmatique pour Marie, peu parlé, dans la difficulté de nommer l’innommable,
plus ressenti que compris. Elle refoule alors ses affects et se réfugie dans le
travail intellectuel.
Ses parents sont tous deux
enseignants, épris de savoir. Ils élèvent leurs enfants dans le culte
positiviste de la science et du progrès de l’époque. Ils stimulent leurs
connaissances générales, culturelles et leurs ambitions intellectuelles. Marie
se saisit de valeurs et de signifiants parentaux (savoir, travail, devoir…)
mais aussi des objets investis de valeur phallique du père : science,
chimie, physique, mathématiques. Elle s’identifie à
leurs désirs. Elle est en quête de comprendre, de savoir : « Dans la vie, rien n’est à craindre, tout est à
comprendre »[1].
Ainsi le contexte familial et
historique dans lequel Marie Curie naît, n’est pas sans lien avec ses
recherches. Très tôt, elle est confrontée au manque, à la souffrance et aux
questions de la vie et de la mort. Suite à la perte de sa mère, toute son
activité pulsionnelle est tournée vers l’objet savoir et elle décide d’être
scientifique. Sophie Marret-Maleval indique que : « L’homme est gouverné par un désir qui l’agit à son
insu et dont il méconnaît la cause »[2]. Pour Marie Curie, on peut supposer que la cause de son désir et
sa quête sont corrélés à la mort de sa mère, son désir est orienté
vers un but : « soulager la souffrance
humaine »[3] .
Nous pouvons faire
l’hypothèse que son réel est en rapport avec l’interrogation sur la souffrance
et la mort de sa mère, ce qu’en sujet névrosé
elle va tenter de résoudre avec les objets phalliques pris sur le père, les
objets scientifiques, la recherche. Ainsi,
il y a la création de l’objet savoir/science/recherche et la
canalisation de la jouissance sur cet objet « dans
l’intérêt de l’humanité toute entière »[4].
Douée pour la science, elle travaille avec acharnement, détermination, sans
relâche dès son enfance pour arriver à ses fins : « Il faut
l’atteindre coûte que coûte »[5]. Pour Marie Curie, cette chose à atteindre est la
trouvaille scientifique qui la condamne à un travail sans limite qu’elle soit
seule, en couple ou en famille.
Enfant, elle s’investit dans sa
scolarité jusqu’à l’épuisement. Étudiante, inscrite à la Sorbonne, elle oublie
ses besoins physiques et ses conditions austères de vie. Elle rencontre Pierre Curie en 1895, qui devient son
partenaire dans la vie et dans la science. Il poursuit avec elle le même rêve scientifique. Leurs amis
et relations sont des scientifiques. Ils partagent un travail éreintant auquel
ils se consacrent jour et nuit. Elle ne se plaint pas des conditions de vie et
de travail déplorables dans leur
« laboratoire ». Le désir de savoir prime sur l’amour. S. Marret-Maleval précise que : « le désir de
savoir […] s’oppose à l’amour »[6].
Être
épouse et être mère ne
ralentissent pas sa soif de
savoir même si lors de ses grossesses elle se sent fatiguée, inquiète et dans la difficulté à travailler.
Son état de santé est affecté ainsi
que celui de son mari, mais ils n’en tiennent pas compte, ils constatent leur
lassitude, mais ne questionnent pas le sens. Certains amis savants ou
collaborateurs tombent malades, s’anémient, se trouvent amputés, meurent. Rien n’arrête leurs recherches dangereuses. Le désir de
savoir prime sur la santé, le corps souffrant est nié. Ils ne veulent
rien savoir du sujet de l’inconscient.
En 1903, leurs ennuis de santé les
empêchent d’aller recevoir le prix Nobel. Trois ans plus tard, Pierre Curie
affaibli, meurt renversé par une voiture à cheval. Même
si Marie Curie voit les effets mortifères des produits manipulés sur ses
proches, son désir vacille mais se reforme. L’objet scientifique la
maintient en vie restant dans sa position de chercheur-rêveur.
Lors d’effondrements liés à des
moments douloureux qui la font douter (décès
de son second enfant à la naissance, décès de son mari…) c’est toujours le travail qui lui permet
de surmonter ces périodes. « Je
travaille au laboratoire toutes mes journées, c’est tout ce que je peux
faire ; j’y suis mieux que n’importe où ailleurs »[7]. S. Marret-Maleval note que : « le discours [de la science] pervertit celui
de la raison »[8],
« le discours de la science… se fonde sur le rejet du sujet de
l’inconscient »[9].
Marie
Curie veuve, vit toujours pour la science, elle se bat
pour continuer ses recherches et créer un laboratoire. En 1914, la première
guerre mondiale éclate. Elle se mobilise et va sur le terrain, voulant être
utile pour soulager la souffrance humaine. Elle agit, organise le
premier service radiologique mobile, équipe les hôpitaux et forme des
manipulatrices en radiologie. Après la guerre, elle
poursuit ses recherches, assistée de sa fille aînée Irène (Joliot-Curie), qui
se souciera de l’état de santé de sa mère toujours souffrante : fatigue,
toux, grippe, douleurs physiques, fièvre, perte de la vue et de l’audition,
problèmes rénaux…
À 51 ans, Marie Curie dispose d’un
grand laboratoire, sa seconde famille.
Par la suite elle se partage entre ses activités de recherches et son rôle de
personnage public afin
de récolter des fonds pour ses recherches.
Le 4 juillet 1934, usée et trop
exposée aux matières radioactives par manque de précaution, le bout des doigts
brûlés par le radium, presque aveugle… Marie Curie meurt à 67 ans des suites
d’une leucémie.
Le désir scientifique de Marie Curie
« J’ai consacré beaucoup de temps à la
science, parce
que je le voulais, parce que j’aimais la
recherche »[10], « quelque chose m’y obligeait »[11]. Ainsi, elle fait de la science son
partenaire de vie. Ainsi que l’énonce S.
Marret-Maleval : « la découverte scientifique est un réel qui échappe à la
maîtrise et au contrôle du savant condamné à le poursuivre sans fin »[12].
Pour voiler le réel,
parer au manque et à la séparation, le sujet névrosé a recours au fantasme.
Ainsi, Marie Curie dit : «Nous
vivons […]comme dans un rêve »[13]
ou encore « la science a une grande beauté »[14]. Les phénomènes de
laboratoire sont « un conte de fée »[15]. La poursuite de la découverte scientifique, cet unique
objectif, ce rêve, ne cesse pas. Aveuglée, elle poursuit ses recherches sans
voir ce qu’il lui en coûte.
Lors d’une interview accordée à une journaliste américaine qui lui pose la question de son vœu le plus cher,
Marie Curie répond : « J’aurais
besoin d’un gramme de radium afin de poursuivre mes recherches, mais je ne peux l’acheter. Le
radium est trop cher pour moi »[16]. Son désir est d’obtenir cette chose rare, unique, chère et
dangereuse. Marie Curie nomme un gramme de radium comme objet du désir.
Coûte que coûte,
elle s’acharne dans la recherche scientifique, dans un travail qui la tient et
lui procure une jouissance importante. La souffrance, l’horreur, la mort sont
recouverts par son idéal qui est de trouver ce qui
sauverait les êtres humains de la mort, et probablement sa mère d’abord. Ce que le fantasme cache au-delà de son désir,
c’est la pulsion de mort la gouvernant à son insu.
Lacan dans son séminaire sur l’éthique dit en citant Freud que le désir se situe dans un au-delà du principe de plaisir,
car au-delà du principe du plaisir se situe la
pulsion de mort[17].
Marie-Laure Leconte
est psychologue clinicienne au Mans, elle sera discutante, samedi 22 septembre,
lors de la Table ronde intitulée : Le
désir du scientifique et le sujet de l’inconscient.
*Marie-Laure Leconte, « Marie Curie, oser être
différente », Le sujet et sa dimension d’exception,
Découvertes et créations singulières, ACF-VLB, 2011, commande
et renseignements : elisabeth.marion@gmail.com
ou Librairie en ligne de l'Ecole de la Cause freudienne, www.ecf-echoppe.com
ou Librairie en ligne de l'Ecole de la Cause freudienne, www.ecf-echoppe.com
[1]. Curie Eve. Madame Curie, Paris, Gallimard, 1938, p.
165-166.
[2]. Marret-Maleval Sophie. L'inconscient aux sources du mythe moderne,
PUR, col. "Interférences", 2010, p. 28.
[4]. Curie
Marie. Pierre Curie, Paris, Denoël,
1955, p. 44.
[5]. Curie Eve. Madame Curie, op. cit.,
p. 223.
[6].
Marret-Maleval Sophie. L'inconscient
aux sources du mythe moderne, op. cit.,
p. 28.
[7]. Curie
M. Pierre Curie, op. cit., p.
185-186.
[8].
Marret-Maleval Sophie. L'inconscient aux
sources du mythe moderne, op. cit.,
p. 26.
[9].
Marret-Maleval Sophie. L'inconscient
aux sources du mythe moderne, op. cit.,
p. 22.
[10]. Adler
Laure, François-Sappey Brigitte et Harter Hélène. L’universel (au) féminin, Tome 3, Hannah Arendt, Camille
Claudel, Marie Curie, Françoise Dolto, Eleanor Roosevelt, Clara Schumann, Paris, L’Harmattan, 2006, p. 45.
[12].
Marret-Maleval Sophie. L'inconscient
aux sources du mythe moderne, op. cit.,
p. 35.
[13]. Curie
E. Madame Curie, op. cit.,
p. 241.
[14]. La
vie et l’œuvre de Marie Sklodowska-Curie, La Pensée, n°58, nov-déc
1954.
[15]. Idem.
[16]. « Marie
Curie découvre l’Amérique », Journal
de l’Institut Curie, Comprendre et
Agir, n°23, 3e trimestre 1992.
[17]. Lacan
J. L’éthique de la psychanalyse. Le séminaire,
livre VII, Paris, Le Seuil, 1986, p. 306 et p. 324-329.
